Valérie Laivre

On ne peut pas parler d’identité sans parler d’altérité. La quête identitaire passe aussi par le regard des autres. Afin de bousculer les représentations, LADAPT (centre de formation pour personnes en situation de handicap), me propose de collaborer en tant que photographe/auteur au  projet ALTER EGAUX. Celui-ci propose de réinvestir le genre du portrait, sans basculer ni dans l’apologie de l’image individualiste, ni dans le stéréotype ou la caricature : c’est à chaque fois la projection d’une personne au travers de regards croisés.

Dans le cadre de ce projet, je parcours le département de l’Yonne pour aller à la rencontre de chacune des personnes à photographier. Nous échangeons autour d’un café et ensuite je les photographie dans chacune des pièces de leur domicile, pour ne retenir qu’une seule photo. Chaque rencontre dure en moyenne 3h. Pour les aider à démarrer l’échange, je pose la même question ; quels souvenirs te restent-il de ton enfance ?

J’ai besoin de savoir d’où ils viennent, pour comprendre qui ils sont. Après avoir évoqué enfance et famille, la majorité aborde la question du handicap, en me décrivant par le menu toutes les étapes évolutives de leur état de santé.

L’une d’entre eux m’indique dès le départ : « Ce qui me définit, c’est mon handicap, car toute ma vie a tourné autour de mes problèmes de santé ! »…. Un autre, m’annonce être schizophrène et prend soudain conscience qu’il a fermé la porte de sa chambre derrière moi. Il s’excuse en me demandant si je préfère que sa porte reste ouverte. Je lui demande pourquoi et il me répond : « Parce qu’on nous prend pour ce que nous ne sommes pas, à savoir des psychopathes et je veux que tu te sentes bien, que tu te sentes en sécurité, … ». Une autre encore, quand je lui demande au début de notre échange : «tu veux bien me parler de toi ? »,  me répond : « je ne suis rien ! »….

Après environ, une première heure d’échange, je les invite à me parler de ce qui les anime, l’expérience qui les a enrichies, leur goût pour tel ou tel sujet.

Vous avez dit « handicapés » ? Moi je n’ai rencontré que des êtres audacieux, curieux, généreux, cultivés, empathiques, créatifs, sensibles, déterminés, courageux, combatifs,…des trésors de vie !

Dans notre société nous avons tendance à classer chacun de nous selon certaines caractéristiques : homosexuel, noir, migrant, turc, vivant dans tel ou tel quartier, handicapés,… Les représentations sociales orientent et organisent nos conduites et nos communications sociales. Les conséquences sont souvent loin d’être anecdotiques pour certaines d’entre elles et induisent des situations de discrimination.

Il me paraît nécessaire et urgent d’éduquer à l’empathie pour inviter chacun de nous à envisager l’autre comme un alter ego plutôt que comme un handicapé.

Voici le portrait de Valérie Laivre, une des quatorze personnes qui m’a ouvert sa porte …

Ecoutons-la !

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J’ai deux grands frères, Johnny et Dominique qui sont tous les deux couvreurs dans la même entreprise familiale. Je suis née de la deuxième union de mon père, avec ma mère. Mon père, à la retraite depuis deux ans, était lui aussi couvreur et ma mère, femme au foyer.

Durant mon enfance, mes parents ont remis leur couple en question et j’ai été prise en charge par une amie de ma mère pendant 4 ans (de 2 à 6 ans). J’ai été marquée par cette période que j’ai mal vécue.

Je suis ensuite revenue m’installer chez mon père, mais je naviguais régulièrement chez mes grands-frères qui étaient alors installés. Ces derniers m’emmenaient aussi en vacances ; ils m’ont beaucoup protégée. A l’âge de 12 ans, j’ai vécu une partie de ma vie avec Johnny qui était encore célibataire.

J’ai rencontré Daniel, mon mari à 17 ans ; il était en apprentissage pour devenir boucher, moi en CAP petite enfance et nous étions logés dans la même famille. Daniel m’a tout appris de la vie, il m’a fait grandir. Nous nous sommes soutenus mutuellement dans toutes les épreuves de notre vie. En 2004, nous nous sommes installés ensemble et nous nous sommes mariés en 2014. La consécration de notre couple serait d’avoir un enfant.

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Malgré une mauvaise scolarité, j’arrive à obtenir mon Brevet des collèges. J’ai eu mon CAP petite enfance, malgré des relations conflictuelles avec les filles de ma classe ; à l’époque, j’étais plus fragile et je me faisais marcher dessus. J’ai ensuite préparé un bac pro service en milieu rural (bureautique). A la fin de mes études, j’ai enchaîné les petits boulots à droite, à gauche dont la vente de vêtements à domicile avec un camion, pendant 9 mois. Pendant un an, j’ai gardé les trois enfants d’un parisien ; je faisais 46h en 4 jours, du lundi au jeudi. J’étais gouvernante en quelque sorte. Je suis toujours en contact avec cette famille. J’ai obtenu par la suite, un certificat de qualification d’employée de commerce.

Je suis rentrée à LADAPT en 2014 pour une pré-orientation. Ce temps de réflexion m’a permis de faire mon choix vers le métier de secrétaire, mais je ne pourrai pas travailler à temps plein.

Mon rêve serait d’avoir un enfant, de vivre normalement, comme tout le monde.

En 2008, à 20 ans, on m’a découvert une maladie congénitale ; j’avais les reins d’un enfant (6 centimètres), ils ne se sont pas développés. J’ai eu des infections urinaires régulièrement. J’ai échappé à la dialyse, mais encore aujourd’hui, je dois prendre six médicaments par jour (avant la greffe, je devais en prendre une trentaine). Ma santé s’est dégradée ; j’étais très fatiguée. Le 2 mai 2012, j’ai été en arrêt de travail ; je dormais 18h par jour. Je parvenais à assurer le minimum pour mon mari, mais j’étais exténuée.

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En 2016, j’ai eu une greffe de reins. En 2017, j’ai été hospitalisée une douzaine de fois pour infections importantes. Aujourd’hui, j’ai un contrôle de santé une fois tous les trois mois. Mon médecin, c’est mon ange-gardien.

Mon statut d’handicapée ne me gêne pas ; je dois composer toute ma vie autour de ma santé, donc je fais avec. C’est surtout les autres que ça gêne. Comme il n’est pas visible, quand je me gare sur les places réservées, on pense que je triche. Les gens sont très méchants. J’ai porté un masque durant 3 mois ; les gens me regardaient comme une bête curieuse. Je suis toujours dans l’angoisse, très à l’écoute de mon corps, du moindre signal d’alerte. Je suis moins immunisée, je dois donc sans arrêt faire attention.

Toutes ces réactions négatives m’ont rendue plus forte. J’ai la niaque de vivre et tant que je ne suis pas à l’hôpital, j’avance ! Je suis plutôt timide mais je ne le montre pas. J’ai un fort tempérament, je suis franche, méfiante et généreuse. J’observe beaucoup les gens.

Aujourd’hui je vis pour moi, mais aussi pour mon mari et mes parents que je ne remercierai jamais assez.

Si j’avais un message à faire passer aux hommes, ce serait : « Foutez-moi la paix ! »

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