Stéphane Paravigna

On ne peut pas parler d’identité sans parler d’altérité. La quête identitaire passe aussi par le regard des autres. Afin de bousculer les représentations, LADAPT (centre de formation pour personnes en situation de handicap), me propose de collaborer en tant que photographe/auteur au  projet ALTER EGAUX. Celui-ci propose de réinvestir le genre du portrait, sans basculer ni dans l’apologie de l’image individualiste, ni dans le stéréotype ou la caricature : c’est à chaque fois la projection d’une personne au travers de regards croisés.

Dans le cadre de ce projet, je parcours le département de l’Yonne pour aller à la rencontre de chacune des personnes à photographier. Nous échangeons autour d’un café et ensuite je les photographie dans chacune des pièces de leur domicile, pour ne retenir qu’une seule photo. Chaque rencontre dure en moyenne 3h. Pour les aider à démarrer l’échange, je pose la même question ; quels souvenirs te restent-il de ton enfance ?

J’ai besoin de savoir d’où ils viennent, pour comprendre qui ils sont. Après avoir évoqué enfance et famille, la majorité aborde la question du handicap, en me décrivant par le menu toutes les étapes évolutives de leur état de santé.

L’une d’entre eux m’indique dès le départ : « Ce qui me définit, c’est mon handicap, car toute ma vie a tourné autour de mes problèmes de santé ! »…. Un autre, m’annonce être schizophrène et prend soudain conscience qu’il a fermé la porte de sa chambre derrière moi. Il s’excuse en me demandant si je préfére que sa porte reste ouverte. Je lui demande pourquoi et il me répond : « Parce qu’on nous prend pour ce que nous ne sommes pas, à savoir des psychopates et je veux que tu te sentes bien, que tu te sentes en sécurité, … ». Une autre encore, quand je lui demande au début de notre échange : «tu veux bien me parler de toi ? »,  me répond : « je ne suis rien ! »….

Après environ, une première heure d’échange, je les invite à me parler de ce qui les anime, l’expérience qui les a enrichies, leur goût pour tel ou tel sujet.

Vous avez dit « handicapés » ? Moi je n’ai rencontré que des êtres audacieux, curieux, généreux, cultivés, empathiques, créatifs, sensibles, déterminés, courageux, combatifs,…des trésors de vie !

Dans notre société nous avons tendance à classer chacun de nous selon certaines caractéristiques : homosexuel, noir, migrant, turc, vivant dans tel ou tel quartier, handicapés,… Les représentations sociales orientent et organisent nos conduites et nos communications sociales. Les conséquences sont souvent loin d’être anecdotiques pour certaines d’entre elles et induisent des situations de discrimination.

Il me paraît nécessaire et urgent d’éduquer à l’empathie pour inviter chacun de nous à envisager l’autre comme un alter ego plutôt que comme un handicapé.

Voici le portrait de Stéphane Paravigna, une des quatorze personnes qui m’a ouvert sa porte …

Ecoutons-le !

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Comme dit ma mère, je n’ai pas été désiré mais j’ai été beaucoup aimé. J’ai une sœur et un frère. Ma famille est top. J’ai des neveux ; je les regarde vivre, comme un spectateur et j’aime ça.

J’ai traversé mon enfance de façon très solitaire ; mon frère et ma sœur étaient de jeunes adultes et avaient quitté le foyer. J’aimais être seul. Après l’école et les devoirs, je passais tout mon temps à construire des lego.

Au collège, je suis devenu le bouc émissaire de certains qui me frappaient.

Au lycée c’était bien ; je ne travaillais pas beaucoup ; je passais la majeure partie de mon temps à dessiner. Je m’amusais à caricaturer les profs à qui ça ne plaisait pas du tout. Un jour, j’ai dessiné ma prof de math que je surnommais « la maniaque des maths », elle s’en est aperçue, il y a eu un conseil de classe, je me suis fait virer.

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J’ai changé de lycée et je me suis mis à dessiner des bandes-dessinées. J’ai ensuite intégré les Beaux-arts à Lyon, établissement dans lequel je suis resté 4 ans. C’est une période de plein épanouissement pour moi ; j’étais heureux. Je me suis spécialisé dans le film d’animation.

J’ai terminé ma scolarité avant la fin de mes études. Je me suis mis à boire et à consommer de la drogue avec mes fréquentations du moment. Un dealer a mis un acide dans une barrette de shit que je lui avais achetée ; ça m’a retourné le cerveau.

En 2000, j’ai eu un suivi psychiatrique avec la prise de nombreux médicaments. J’ai fait des crises d’angoisse terribles. On me diagnostique alors « schizo-névrotique ». Faut pas croire que tous les schizophrènes sont des psychopathes ; ça c’est des conneries qu’on ne voit que dans les films. Mon handicap, je le vis bien ; il faut démystifier la maladie, on vit très bien avec elle si on l’accepte.

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Je suis passionné par le monde virtuel, en particulier le jeu vidéo « Second life » ; c’est un jeu qui te permet de créer absolument tout ce que tu veux. Tu peux créer du contenu 3D interactif et vivre des expériences sociales incroyables. Grâce à ce jeu, je me suis fait plein de nouveaux contacts, j’ai pu montrer mes dessins et j’ai fait une expo à Nice et à Dijon. Il y a même une cellule d’écoute pour les schizophrènes, avec un vrai psy sur ce logiciel. Mon autre passion est pour LINUX, un système d’exploitation gratuit, libre et ouvert à tous. En ce moment, je suis en train de créer un programme de série télévisuelle de 26 minutes/jour pour les enfants et un jeu d’aventures.

A LADAPT, je prépare une formation qualifiante de technicien supérieur de support informatique. Diplôme en poche, je prendrai le travail qui se présentera.

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Le dessin pour moi c’est plus qu’une passion, c’est vital. Je dessine tous les jours, ça m’apaise. Ca me manque terriblement si je ne trouve pas le temps de le faire.

Mon rêve, ce serait de réaliser un long métrage de dessins animés. J’adore le cinéma. J’aimerais voyager mais je ne peux pas à cause des médicaments à la douane. J’ai été un grand lecteur mais je ne le suis plus car je n’ai plus le temps.

Si je devais décrire ma personnalité je dirais que je suis sympa, solitaire mais sociable, un peu boudeur parfois. J’ai deux bons amis sur Dijon ; je fais des barbecues avec eux l’été. Sur ma tombe mon épitaphe sera : « On était toute une bande de potes dans ma tête, mais on s’est bien éclaté ! ».

En 2000, j’ai fait une très mauvaise expérience amoureuse. Depuis j’attends le coup de foudre ; il n’est pas question de vivre une relation sans être profondément amoureux d’une fille.

Si j’avais un message à transmettre aux êtres humains de cette terre, ce serait : « On fait une orgie avant la fin du monde !!! »

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