Pierre Burtin

On ne peut pas parler d’identité sans parler d’altérité. La quête identitaire passe aussi par le regard des autres. Afin de bousculer les représentations, LADAPT (centre de formation pour personnes en situation de handicap), me propose de collaborer en tant que photographe/auteur au  projet ALTER EGAUX. Celui-ci propose de réinvestir le genre du portrait, sans basculer ni dans l’apologie de l’image individualiste, ni dans le stéréotype ou la caricature : c’est à chaque fois la projection d’une personne au travers de regards croisés.

Dans le cadre de ce projet, je parcours le département de l’Yonne pour aller à la rencontre de chacune des personnes à photographier. Nous échangeons autour d’un café et ensuite je les photographie dans chacune des pièces de leur domicile, pour ne retenir qu’une seule photo. Chaque rencontre dure en moyenne 3h. Pour les aider à démarrer l’échange, je pose la même question ; quels souvenirs te restent-il de ton enfance ?

J’ai besoin de savoir d’où ils viennent, pour comprendre qui ils sont. Après avoir évoqué enfance et famille, la majorité aborde la question du handicap, en me décrivant par le menu toutes les étapes évolutives de leur état de santé.

L’une d’entre eux m’indique dès le départ : « Ce qui me définit, c’est mon handicap, car toute ma vie a tourné autour de mes problèmes de santé ! »…. Un autre, m’annonce être schizophrène et prend soudain conscience qu’il a fermé la porte de sa chambre derrière moi. Il s’excuse en me demandant si je préfère que sa porte reste ouverte. Je lui demande pourquoi et il me répond : « Parce qu’on nous prend pour ce que nous ne sommes pas, à savoir des psychopathes et je veux que tu te sentes bien, que tu te sentes en sécurité, … ». Une autre encore, quand je lui demande au début de notre échange : «tu veux bien me parler de toi ? »,  me répond : « je ne suis rien ! »….

Après environ, une première heure d’échange, je les invite à me parler de ce qui les anime, l’expérience qui les a enrichies, leur goût pour tel ou tel sujet.

Vous avez dit « handicapés » ? Moi je n’ai rencontré que des êtres audacieux, curieux, généreux, cultivés, empathiques, créatifs, sensibles, déterminés, courageux, combatifs,…des trésors de vie !

Dans notre société nous avons tendance à classer chacun de nous selon certaines caractéristiques : homosexuel, noir, migrant, turc, vivant dans tel ou tel quartier, handicapés,… Les représentations sociales orientent et organisent nos conduites et nos communications sociales. Les conséquences sont souvent loin d’être anecdotiques pour certaines d’entre elles et induisent des situations de discrimination.

Il me paraît nécessaire et urgent d’éduquer à l’empathie pour inviter chacun de nous à envisager l’autre comme un alter ego plutôt que comme un handicapé.

Voici le portrait de Pierre Burtin, une des quatorze personnes qui m’a ouvert sa porte …

Ecoutons-le !

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Je suis né à Montceau-Les-Mines (71) à la maison ; l’infirmière était venue accoucher ma mère en vélo. A cette époque, c’était courant. Mon père était mineur et ma mère au foyer pour s’occuper de ses sept enfants. Je suis le cinquième enfant de la fratrie. Quand j’avais 1 an ½, mon frère de 7 ans est décédé suite à un accident de la route.

J’ai eu une enfance très heureuse. J’ai vécu dans un quartier de mineurs et j’avais beaucoup de copains. Nous faisions des cabanes, des parties de foot improvisées et du vélo. Mon père était strict, mais jeune, je ne me souviens pas avoir pris une seule raclée. Quand nous étions à table et que nous étions un peu trop agités, je me souviens que mon père enlevait sa ceinture, l’enroulait sur elle-même et la posait sur la table ; ça suffisait à nous calmer. La vie de mineur était difficile, il fallait que la maison file droit. Maman était très affectueuse et distribuait des câlins à chacun de ses sept enfants.

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Ma famille est restée très soudée jusqu’au décès du père. Dans le années 60, il ne pouvait plus descendre dans les mines ; il est devenu gardien à la centrale thermique de Lucy, qui appartenait aux houillères. Maman est aujourd’hui encore en vie et je vais la voir régulièrement.

J’étais un élève qui restait dans la moyenne mais je n’aimais pas ça. A 15 ans, j’allais toujours filer un coup de main au boulanger du quartier ; j’adorais ça. Mon père m’a trouvé un contrat d’apprentissage dans une boulangerie de Montceau-les-Mines mais ce fut les deux pires années de ma vie. Le patron tapait ces jeunes ouvriers pour un oui ou pour un non, jusqu’au jour où l’un d’entre eux a fini par le frapper à coup de rouleau à pâtisserie. Je n’ai pas eu mon CAP, mais j’ai eu la pratique.

En 81, j’ai eu un grave accident de moto ; 15 jours de coma, sourd d’une oreille qui ne s’est jamais rétablie et aveugle d’un œil. J’ai traversé une année de soins douloureux. Après ça, je n’ai plus voulu remonter sur une moto, alors que j’adore ça.

Rétabli, je pensais que je serais dégouté de la boulangerie à cause de ma première mauvaise expérience professionnelle. J’ai finalement trouvé un bon patron qui m’a embauché pour remplacer un ouvrier parti faire son service militaire. Au bout de trois mois, ce dernier est revenu, car il a été exempté pour blessure.

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J’ai ensuite trouvé une place chez un boulanger à Saint-Vincent- Bragny de 82 à 85. C’était un patron exceptionnel, un père spirituel. En 1985, j’avais 22 ans. Mitterrand avait fait passer la loi sur la retraite à 60 ans. Mon patron a voulu me vendre son affaire. J’étais alors trop jeune, ça m’a fait peur.

Du coup, j’ai racheté une plus petite boulangerie, dans le quartier de Montceau-les-Mines où je suis né. A l’époque, j’étais déjà marié avec ma première compagne, avec qui je vivais depuis l’âge de 17 ans. En 1984, Paul, notre fils est né. En 89, nous avons divorcé et j’ai dû revendre mon affaire. L’argent, encaissé alors, a servi à solder le crédit.

En 1991, j’ai rencontré Odile, ma compagne actuelle ; c’était alors une amie. En 2005 nous nous sommes mis ensemble.

J’ai ensuite enchainé les boulots en tant qu’intérimaire, jusqu’à mon contrat avec Microfusion au Creusot. Je faisais du meulage pour moteur d’avion. En 1993, il y a eu un plan social et on m’a donné le choix entre partir dans une filiale de l’entreprise en Normandie ou le licenciement. J’ai choisi de partir avec mon fils de 9 ans. Je m’y suis fait des amis très vite. J’ai rencontré une femme qui travaillait dans la même usine que moi et nous avions décidé de nous marier. Nos enfants respectifs ne s’entendaient pas du tout et à 15 jours de la noce nous avons tout annulé. En 1999, je suis revenu en Bourgogne.

J’ai travaillé chez TSI et j’y suis resté jusqu’en 2001. De 2001 à 2010, j’ai à nouveau été intérimaire ; c’était une période de crise au niveau de l’emploi. En 2010, je prends la décision de reprendre la boulangerie de Saint-Vincent-Bragny, qui était alors fermée depuis deux ans. Pendant un an, l’affaire tourne bien. En mai 2011, ma sœur Sylvie décède subitement d’un anévrisme. Mon état de santé se détériore sérieusement ; j’enflais à vue d’œil, j’avais de l’eau qui sortait en grande quantité par toutes les pores de ma peau de façon inquiétante, je faisais de la tachycardie.

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On m’emmène à l’hôpital en urgence. Il s’avère que j’avais une insuffisance cardiaque ; mon cœur battait à 200 pulsations/minute. Les médecins appuyaient sur mes genoux ; l’eau giclait dans la pièce, c’était impressionnant. Je me souviens leur avoir dit que je voulais sortir pour reprendre le boulot et qu’ils m’avaient répondu : « Dans l’état où vous êtes, vous n’avez que quatre heures à vivre ! ». Ils m’ont retiré plus de 28 litres d’eau par les voies naturelles. Ce problème de santé m’a tout détraqué ; j’ai fait du diabète notamment. J’ai subi trois interventions du cœur ; ils m’ont brulé les faisceaux électriques que mon cœur fabriquait sans arrêt. Depuis février 2012, j’ai un contrôle tous les ans et je me bourre de médicaments du type anticoagulants et bétabloquants. Je suis reconnue travailleur handicapé entre 50 et 80% avec beaucoup d’interdictions : alimentaires mais aussi certains métiers comme pontier ou cariste (alors que j’étais en possession de permis), pas de froid, ni de chaleur.

En 2016 j’ai fait une SLIVE, après une année de préparation. Je suis passé de 152 à 115 kg mais ce n’est pas assez ; mon objectif est d’atteindre les 100 kg mais c’est pas facile. Durant la même année, je suis allé à LADAPT pour une pré-orientation afin de réfléchir sur le métier que je pourrais envisager. A la base, je voulais travailler dans le secteur social. Aider les gens en difficulté, c’est mon truc, mon passé de syndicaliste y est peut-être pour quelque chose. Ça m’a été refusé car je suis trop sensible. J’ai finalement fait le choix de commercial, porté par ma capacité à m’exprimer facilement. Ma formation se termine le 16 mars 2018 ; je suis impatient de commencer à bosser.

Mon rêve serait d’abord d’avoir du travail. J’aimerais acheter une petite maison. Retourner vivre en Normandie ou aller poser mes bagages en Bretagne me plairait aussi, mais ma compagne n’aime pas ces régions.

J’aime la pêche à la ligne en rivière ou en étang ; j’y vais quand je peux avec le concierge de la cité où je vis. En tant qu’ancien rugbyman, j’aime aussi le sport comme le foot ou le rugby, mais aujourd’hui c’est devant la télévision que j’assouvis cette passion.

Je suis plutôt gueulard, râleur et colérique. Ma compagne me reproche d’être trop serviable. Je suis généreux et bon vivant.

Si j’avais un message à transmettre aux hommes de ce monde, ce serait : « Arrêtez de faire la guerre ! »

 

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