Nicole Roy

On ne peut pas parler d’identité sans parler d’altérité. La quête identitaire passe aussi par le regard des autres. Afin de bousculer les représentations, LADAPT (centre de formation pour personnes en situation de handicap), me propose de collaborer en tant que photographe/auteur au  projet ALTER EGAUX. Celui-ci propose de réinvestir le genre du portrait, sans basculer ni dans l’apologie de l’image individualiste, ni dans le stéréotype ou la caricature : c’est à chaque fois la projection d’une personne au travers de regards croisés.

Dans le cadre de ce projet, je parcours le département de l’Yonne pour aller à la rencontre de chacune des personnes à photographier. Nous échangeons autour d’un café et ensuite je les photographie dans chacune des pièces de leur domicile, pour ne retenir qu’une seule photo. Chaque rencontre dure en moyenne 3h. Pour les aider à démarrer l’échange, je pose la même question ; quels souvenirs te restent-il de ton enfance ?

J’ai besoin de savoir d’où ils viennent, pour comprendre qui ils sont. Après avoir évoqué enfance et famille, la majorité aborde la question du handicap, en me décrivant par le menu toutes les étapes évolutives de leur état de santé.

L’une d’entre eux m’indique dès le départ : « Ce qui me définit, c’est mon handicap, car toute ma vie a tourné autour de mes problèmes de santé ! »…. Un autre, m’annonce être schizophrène et prend soudain conscience qu’il a fermé la porte de sa chambre derrière moi. Il s’excuse en me demandant si je préfère que sa porte reste ouverte. Je lui demande pourquoi et il me répond : « Parce qu’on nous prend pour ce que nous ne sommes pas, à savoir des psychopathes et je veux que tu te sentes bien, que tu te sentes en sécurité, … ». Une autre encore, quand je lui demande au début de notre échange : «tu veux bien me parler de toi ? »,  me répond : « je ne suis rien ! »….

Après environ, une première heure d’échange, je les invite à me parler de ce qui les anime, l’expérience qui les a enrichies, leur goût pour tel ou tel sujet.

Vous avez dit « handicapés » ? Moi je n’ai rencontré que des êtres audacieux, curieux, généreux, cultivés, empathiques, créatifs, sensibles, déterminés, courageux, combatifs,…des trésors de vie !

Dans notre société nous avons tendance à classer chacun de nous selon certaines caractéristiques : homosexuel, noir, migrant, turc, vivant dans tel ou tel quartier, handicapés,… Les représentations sociales orientent et organisent nos conduites et nos communications sociales. Les conséquences sont souvent loin d’être anecdotiques pour certaines d’entre elles et induisent des situations de discrimination.

Il me paraît nécessaire et urgent d’éduquer à l’empathie pour inviter chacun de nous à envisager l’autre comme un alter ego plutôt que comme un handicapé.

Voici le portrait de Nicole Roy, une des quatorze personnes qui m’a ouvert sa porte …

Ecoutons-la !

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Je suis née d’une fratrie de 6 enfants (1 frère et 4 sœurs), dans l’Yonne, à la campagne, dans un hameau isolé de tout. Mes parents étaient cultivateurs. J’étais une enfant un peu sauvage.

J’étais pensionnaire avec ma sœur, chez une nourrice qui avait une fille. Ma grande sœur avait une place privilégiée dans cette famille, moi j’étais considérée comme le pauvre Caliméro. Mon enfance fut un peu triste mais heureuse. Nous étions comme « chien et chat » avec ma sœur.

Ma primaire s’est bien déroulée. Au collège, c’était plus compliqué ; des résultats plus ou moins bons, en fonction des professeurs. Adolescente, j’ai fait des conneries de jeunesse comme tout le monde mais rien de grave.

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A 23 ans je me suis mariée. J’ai vécu 13 ans avec mon mari. Nous avons eu une fille et nous avons divorcé. Nous n’étions pas sur la même longueur d’onde. Il a fini par nous quitter sans donner de nouvelle pendant un an. Le plus difficile ça a été pour ma fille. Aujourd’hui, il est décédé d’une grave maladie. J’ai fait ensuite une rencontre avec un autre homme, qui a duré 7 ans, nous vivions chacun chez soi.

J’ai travaillé 35 ans dans une usine de fabrique de ressorts. J’ai fini par être reconnue inapte au travail à cause des gestes répétitifs que j’ai effectués pendant toutes ces années. Je souffre notamment d’acouphènes dû aux sifflements des automatismes et je me suis sentie bien seule face à l’incompréhension de mes collègues. Mes derniers moments au travail ont été très difficiles pour moi.

Aujourd’hui, à LADAPT, je prépare une qualification de secrétaire-comptable. C’est intéressant mais difficile. Ça me demande beaucoup d’investissement. J’ai 35 heures de formation par semaine, plus tout le travail à la maison en plus de mes recherches de stages. J’ai parfois l’impression que toute ma vie tourne autour de cette formation. Mais je n’ai pas le choix, je dois travailler pour boucler mes fins de mois.

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Ma fille n’habite pas la région, on se voit peu. Je rends souvent visite à mon père très âgé, ma mère étant décédée.

J’ai l’impression d’être nulle, de ne savoir rien faire, de ne pas exister. Je ne sais pas me mettre en avant. C’est difficile d’être toute seule avec plein de monde autour de soi. Encore aujourd’hui, j’ai toujours du mal à m’imposer aux autres. Je suis toujours en retrait, timide, fragile. Je préfère être seule. Parfois j’ai envie de plaquer le système, de me marginaliser.

Ce qui me déplait c’est le fait de devoir tout planifier, tout organiser, tout réserver ; ça ne me convient pas. Je suis une ancienne auto-stoppeuse et le hasard des rencontres, parfois bonnes, parfois mauvaises, me convient davantage. Ce que j’aime dans cette pratique c’est le côté éphémère des relations, sans engagement. Le fait que quelqu’un acceptait de s’arrêter pour me prendre en stop était pour moi, un geste énorme de générosité ; ça me touchait beaucoup. J’ai fait de belles rencontres.

Je suis têtue, déterminée, très réservée, plutôt timide. J’aimerais qu’on me voit. J’aime la marche et le dessin ça me détend. Mon rêve serait de pouvoir voyager hors des sentiers touristiques, d’être libre.

Si j’avais un message à transmettre aux hommes, ce serait : « Ne parlez pas tous en même temps ! »

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