Laurent Goudier

On ne peut pas parler d’identité sans parler d’altérité. La quête identitaire passe aussi par le regard des autres. Afin de bousculer les représentations, LADAPT (centre de formation pour personnes en situation de handicap), me propose de collaborer en tant que photographe/auteur au  projet ALTER EGAUX. Celui-ci propose de réinvestir le genre du portrait, sans basculer ni dans l’apologie de l’image individualiste, ni dans le stéréotype ou la caricature : c’est à chaque fois la projection d’une personne au travers de regards croisés.

Dans le cadre de ce projet, je parcours le département de l’Yonne pour aller à la rencontre de chacune des personnes à photographier. Nous échangeons autour d’un café et ensuite je les photographie dans chacune des pièces de leur domicile, pour ne retenir qu’une seule photo. Chaque rencontre dure en moyenne 3h. Pour les aider à démarrer l’échange, je pose la même question ; quels souvenirs te restent-il de ton enfance ?

J’ai besoin de savoir d’où ils viennent, pour comprendre qui ils sont. Après avoir évoqué enfance et famille, la majorité aborde la question du handicap, en me décrivant par le menu toutes les étapes évolutives de leur état de santé.

L’une d’entre eux m’indique dès le départ : « Ce qui me définit, c’est mon handicap, car toute ma vie a tourné autour de mes problèmes de santé ! »…. Un autre, m’annonce être schizophrène et prend soudain conscience qu’il a fermé la porte de sa chambre derrière moi. Il s’excuse en me demandant si je préfère que sa porte reste ouverte. Je lui demande pourquoi et il me répond : « Parce qu’on nous prend pour ce que nous ne sommes pas, à savoir des psychopathes et je veux que tu te sentes bien, que tu te sentes en sécurité, … ». Une autre encore, quand je lui demande au début de notre échange : «tu veux bien me parler de toi ? »,  me répond : « je ne suis rien ! »….

Après environ, une première heure d’échange, je les invite à me parler de ce qui les anime, l’expérience qui les a enrichies, leur goût pour tel ou tel sujet.

Vous avez dit « handicapés » ? Moi je n’ai rencontré que des êtres audacieux, curieux, généreux, cultivés, empathiques, créatifs, sensibles, déterminés, courageux, combatifs,…des trésors de vie !

Dans notre société nous avons tendance à classer chacun de nous selon certaines caractéristiques : homosexuel, noir, migrant, turc, vivant dans tel ou tel quartier, handicapés,… Les représentations sociales orientent et organisent nos conduites et nos communications sociales. Les conséquences sont souvent loin d’être anecdotiques pour certaines d’entre elles et induisent des situations de discrimination.

Il me paraît nécessaire et urgent d’éduquer à l’empathie pour inviter chacun de nous à envisager l’autre comme un alter ego plutôt que comme un handicapé.

Voici le portrait de Laurent Goudier, une des quatorze personnes qui m’a ouvert sa porte …

Ecoutons-le !

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Je parle très peu en général, sauf quand je suis en confiance, notamment avec mes amis.

Enfant, j’avais quelques amis mais un tempérament plutôt solitaire. J’en garde des souvenirs agréables. Je me sentais déjà différents des autres, je n’étais pas attiré par les mêmes choses et je trouvais leurs jeux très « clichés ». J’étais plus mature qu’eux.

Avec ma sœur Julie, qui a deux ans de moins que moi, nous étions très fusionnels même si de temps en temps, nous nous bagarrions. Elle est née handicapée et elle a été très protégée par notre mère et moi-même. Quand elle est partie à l’internat pour ses études, nous nous sommes éloignés et j’ai le sentiment d’avoir perdu des moments de vie importants avec elle. Elle vit désormais à Nantes.

Ma mère, Anne-Marie était aide-soignante en milieu hospitalier. Maintenant elle est animatrice dans une clinique cardiologique ; elle organise des dégustations de thé, la fabrication de cocktail de fruits, diffuse de la musique, fait faire des mandalas, des ateliers mémoire … J’admire beaucoup ma mère ; elle est généreuse et à une grande bonté d’âme. Elle est aussi handicapée (une malformation nasale) et mon père est sourd d’une oreille ; la question du handicap, c’est quelque chose qu’on connaît bien dans la famille.

Mon père est ingénieur en électronique. Il a perdu son père assez jeune ; j’avais 4 ans à cette époque-là. Ça a été un gros choc psychologique pour lui et suite à cet évènement douloureux, il s’est mis à avoir des bouffées délirantes. A chaque fois les pompiers venaient le chercher et ça m’a beaucoup affecté. J’ai des échanges avec lui, mais ils restent plutôt impersonnels.

J’adore mes parents !

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A l’école primaire j’étais plutôt bon, mais en sixième c’était la cata ; perte de repères et harcèlement car j’étais tout seul. En 5ème, j’avais des copains ; j’étais plus épanoui. Au lycée, j’étais perdu aussi, je me suis fait de nouveaux potes mais j’ai arrêté en seconde. J’ai passé un BEP électrotechnique puis un BAC pro. J’ai tenté un BTS mais j’ai dû arrêter à cause de la maladie.

Je suis schizophrène et je me suis toujours posé la question du facteur génétique de cette pathologie. Je pense qu’elle me vient de mon père. Je suis sous traitement depuis 7 ans. Ma maladie s’est déclenchée au moment de ma rupture avec ma copine. Au début j’avais des troubles anxiogènes et de dépression. Ma relation ne pouvait pas durer à cause de ma maladie. Elle est moi n’étions pas sur la même longueur d’onde. J’étais en dehors de sa réalité, décalé, trop émotif. Sur le plan sentimental j’étais immature, un « jeune con ».

Après un séjour en Irlande où j’ai consommé pas mal d’alcool dans les pubs, je suis rentré et sont apparus les premiers symptômes liés à la schizophrénie ; j’avais 22 ans et j’étais convaincu que des extra-terrestre allait m’enlever. J’ai donc été hospitalisé en hôpital psychiatrique. Je suis resté durant un long mois en chambre d’isolement, parce que j’avais dit « l’homme est un loup pour l’homme ». Mon hospitalisation a duré 5 mois. Être interné en H.P. c’est la pire chose qui puisse t’arriver ; c’est très éprouvant parce que tu es contrôlé en permanence, tu perds ta liberté, même nos pensées sont contrôlées. Les médicaments sont de véritables camisoles chimiques. J’ai beaucoup appris des autres malades qui souffraient beaucoup. Je me suis fait de nombreux amis que je vois encore à l’extérieur.

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Aujourd’hui ça va à peu près. De temps en temps j’ai des pics d’énergie ; en Hindou on appellerait ça la Kundalini, qui correspond à l’éveil de l’énergie cosmique qui gît, latente, en chaque être humain, une telle énergie étant à la source de tous les pouvoirs, de toute la force, de toutes les formes de vie dont elle est capable.

J’écris un journal intime depuis des années ; j’en ai brûlé certains. C’est une forme de thérapie pour moi, une façon de ne pas devenir fou. Je suis quelqu’un d’hyper-sensible. Saviez-vous que le mot « pathologie » vient du grec « Pathos », qui veut dire « souffrir » ou encore « passion » ? Personnellement le sens que je donne à cette maladie est une façon d’être en connexion avec un monde parallèle, je me sens différent, donc privilégié ; c’est une force ! Dans mes phases de délire, j’arrive à filtrer mes idées. Mon médecin m’a dit qu’il y avait des cas de rémission et j’ai l’espoir d’en sortir un jour.

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J’adore la lecture ; BD fantastique, développement personnel, santé, … Je collectionne les pierres et je fais de la méditation de pleine conscience. J’écoute beaucoup de musique, principalement des musiques du monde et du rock. Très gourmand, j’aime cuisiner et ma spécialité, c’est la ratatouille.

Je suis optimiste mais néanmoins inquiet, surtout par rapport à la période qu’on traverse. Il y a un changement de paradigme, qui doit nous conduire à une remise en question car notre société évolue. Il y a des choses qui ne sont pas normales, comme le terrorisme ; ça doit changer. Le monde devrait tendre vers la frugalité et l’économie des ressources.

Il faut garder espoir !

Si j’avais un message à transmettre au monde ce serait : « Vous allez finir par vous aimer, bordel de merde ?! »

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