Jérémy Guerton

On ne peut pas parler d’identité sans parler d’altérité. La quête identitaire passe aussi par le regard des autres. Afin de bousculer les représentations, LADAPT (centre de formation pour personnes en situation de handicap), me propose de collaborer en tant que photographe/auteur au  projet ALTER EGAUX. Celui-ci propose de réinvestir le genre du portrait, sans basculer ni dans l’apologie de l’image individualiste, ni dans le stéréotype ou la caricature : c’est à chaque fois la projection d’une personne au travers de regards croisés.

Dans le cadre de ce projet, je parcours le département de l’Yonne pour aller à la rencontre de chacune des personnes à photographier. Nous échangeons autour d’un café et ensuite je les photographie dans chacune des pièces de leur domicile, pour ne retenir qu’une seule photo. Chaque rencontre dure en moyenne 3h. Pour les aider à démarrer l’échange, je pose la même question ; quels souvenirs te restent-il de ton enfance ?

J’ai besoin de savoir d’où ils viennent, pour comprendre qui ils sont. Après avoir évoqué enfance et famille, la majorité aborde la question du handicap, en me décrivant par le menu toutes les étapes évolutives de leur état de santé.

L’une d’entre eux m’indique dès le départ : « Ce qui me définit, c’est mon handicap, car toute ma vie a tourné autour de mes problèmes de santé ! »…. Un autre, m’annonce être schizophrène et prend soudain conscience qu’il a fermé la porte de sa chambre derrière moi. Il s’excuse en me demandant si je préfère que sa porte reste ouverte. Je lui demande pourquoi et il me répond : « Parce qu’on nous prend pour ce que nous ne sommes pas, à savoir des psychopathes et je veux que tu te sentes bien, que tu te sentes en sécurité, … ». Une autre encore, quand je lui demande au début de notre échange : «tu veux bien me parler de toi ? »,  me répond : « je ne suis rien ! »….

Après environ, une première heure d’échange, je les invite à me parler de ce qui les anime, l’expérience qui les a enrichies, leur goût pour tel ou tel sujet.

Vous avez dit « handicapés » ? Moi je n’ai rencontré que des êtres audacieux, curieux, généreux, cultivés, empathiques, créatifs, sensibles, déterminés, courageux, combatifs,…des trésors de vie !

Dans notre société nous avons tendance à classer chacun de nous selon certaines caractéristiques : homosexuel, noir, migrant, turc, vivant dans tel ou tel quartier, handicapés,… Les représentations sociales orientent et organisent nos conduites et nos communications sociales. Les conséquences sont souvent loin d’être anecdotiques pour certaines d’entre elles et induisent des situations de discrimination.

Il me paraît nécessaire et urgent d’éduquer à l’empathie pour inviter chacun de nous à envisager l’autre comme un alter ego plutôt que comme un handicapé.

Voici le portrait de Jérémy Guerton, une des quatorze personnes qui m’a ouvert sa porte …

Ecoutons-le !

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Je suis le dernier de trois enfants. J’ai vécu mon enfance en région parisienne, mais les évènements de ma vie ont fait que j’ai beaucoup bougé.

Je suis né grand prématuré ; j’ai été réanimé à trois reprises et les médecins ont tout de suite annoncé à mes parents que je serais un enfant qui ne parlerait et ne marcherait pas, en bref que j’étais destiné à devenir « un légume ». On leur a ainsi suggéré de m’abandonner.

Mon entourage n’a rien lâché et s’est battu pour que je puisse grandir dans les meilleures conditions. J’étais un enfant qui grandissait lentement mais qui réfléchissait vite.

J’ai fait mes premiers pas à quatre ans ; j’avais les tendons d’Achilles trop courts, ce qui déclenche des douleurs telles que tendinites, lombalgies, contractures, crampes et courbatures très douloureuses. J’ai rencontré des médecins qui ne travaillaient que pour l’argent, qui considéraient leurs patients comme des morceaux de viande. Je me suis heurté à la douleur de tant de personnes handicapées dans les centres et à la mort aussi. J’ai passé des étés, emplâtré des jambes à la taille pour tenter de détendre les tendons.

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En 2016 je ne pouvais plus marcher. J’ai consulté plusieurs spécialistes qui m’ont annoncé que je ne pourrais plus me déplacer qu’en fauteuil roulant. J’ai appelé un podo-orthésiste qui avait inventé des orthèses et il m’a sorti d’affaire.

J’ai appris avec le temps à bien connaître mon corps et ses limites. Au cours de mon parcours, j’ai rencontré un docteur extraordinaire qui avait monté son propre centre de rééducation pour les enfants handicapés. Très rapidement, avec toutes les épreuves qui ont jalonné mon parcours et que j’ai réussi à franchir, je me suis dit « Tout est possible » ; c’est devenu un leitmotiv pour moi.

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Dans ma vie, j’ai travaillé au détriment de ma santé. Quand j’ai quitté mes parents, je me suis retrouvé dans une période difficile où tu ne comptes que sur toi-même et ta seule ambition est de rentrer de l’oseille. A l’âge de 12 ans, je me suis retrouvé seul avec ma mère et j’ai commencé ma vie professionnelle à l’usine dès l’âge de 16 ans, en tant qu’apprenti électromécanicien. A 19 ans, j’avais acheté mon premier appartement ; je n’avais pas de garant, j’étais trop jeune, handicapé, les banques ne voulaient pas m’accorder un prêt ; j’ai donc travaillé deux fois plus pendant un an et demi, pour finalement payer cash mon premier investissement. Je n’ai jamais rien lâché et je serais prêt à pousser cent portes pour trouver la bonne personne.

Je suis très bavard, plutôt colérique -mais je me soigne-, maladroit et très souvent fatigué ; j’ai toujours pensé que c’était mauvais de montrer ses faiblesses, ses vulnérabilités. J’aime faire de l’humour et j’ai un grand sens de la dérision me concernant. Je vois mon handicap comme une force, plus ou moins évolutive. J’aime être dans l’urgence et je refuse d’être « hors norme ». Ce n’est pas simple d’être « différent » et je fais tout pour faire plutôt envie ; je ne lâche rien. J’aime aussi fédérer d’autres personnes autour d’un projet, les accompagner vers l’accomplissement de leurs objectifs, de leurs rêves. Les gens ont peur de tout ; depuis l’enfance, on les bassine en leur répétant : « Ce n’est pas possible ! ». Mon esprit est toujours en activité. Sinon, quand je me regarde dans le miroir je vois que j’ai pris 10 kg de trop et qu’il me faut les perdre, mais globalement je me trouve beau.

Je suis de ceux qui voient « le verre à moitié plein », cependant je m’organise pour cultiver l’espoir, avec le soutien de ma femme. Avec mon épouse, nous nous sommes tournés autour durant 10 ans avant de vivre ensemble 7 ans, puis de nous marier le 20 mai 2017. La philosophie de notre couple est de vivre dans la joie car la vie est trop courte. J’ai mangé mon pain noir, maintenant je veux me régaler. Aujourd’hui, nous travaillons ensemble sur la création d’une entreprise de vente à domicile de produits du quotidien. A LADAPT, je prépare un bac en commerce pour acquérir toutes les compétences nécessaires à la gestion de notre entreprise.

J’aime les sports extrêmes ; ils apaisent mes douleurs, me permettent de me dépasser et mon esprit prend le pas sur mon corps, contrairement à d’habitude. J’ai développé également une passion pour les jeux de Lego anciens. Durant une longue période de repos à cause de ma santé, ma femme m’a acheté une boîte de lego pour m’occuper et depuis je vais aux expos et je suis à l’affût de tout ce que je peux trouver en termes de nouveauté ou d’antiquité.

A mes enfants, j’enseigne que la vie n’est pas toujours simple, mais que tout est possible.

Si j’avais un message à faire passer au monde, ce serait : « Ne laissez personne vous empêcher de réaliser vos rêves ! » et «  Nous ne faisons rien de grand tout seul ».

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