Gilles Lemarquis

On ne peut pas parler d’identité sans parler d’altérité. La quête identitaire passe aussi par le regard des autres. Afin de bousculer les représentations, LADAPT (centre de formation pour personnes en situation de handicap), me propose de collaborer en tant que photographe/auteur au  projet ALTER EGAUX. Celui-ci propose de réinvestir le genre du portrait, sans basculer ni dans l’apologie de l’image individualiste, ni dans le stéréotype ou la caricature : c’est à chaque fois la projection d’une personne au travers de regards croisés.

Dans le cadre de ce projet, je parcours le département de l’Yonne pour aller à la rencontre de chacune des personnes à photographier. Nous échangeons autour d’un café et ensuite je les photographie dans chacune des pièces de leur domicile, pour ne retenir qu’une seule photo. Chaque rencontre dure en moyenne 3h. Pour les aider à démarrer l’échange, je pose la même question ; quels souvenirs te restent-il de ton enfance ?

J’ai besoin de savoir d’où ils viennent, pour comprendre qui ils sont. Après avoir évoqué enfance et famille, la majorité aborde la question du handicap, en me décrivant par le menu toutes les étapes évolutives de leur état de santé.

L’une d’entre eux m’indique dès le départ : « Ce qui me définit, c’est mon handicap, car toute ma vie a tourné autour de mes problèmes de santé ! »…. Un autre, m’annonce être schizophrène et prend soudain conscience qu’il a fermé la porte de sa chambre derrière moi. Il s’excuse en me demandant si je préfère que sa porte reste ouverte. Je lui demande pourquoi et il me répond : « Parce qu’on nous prend pour ce que nous ne sommes pas, à savoir des psychopathes et je veux que tu te sentes bien, que tu te sentes en sécurité, … ». Une autre encore, quand je lui demande au début de notre échange : «tu veux bien me parler de toi ? »,  me répond : « je ne suis rien ! »….

Après environ, une première heure d’échange, je les invite à me parler de ce qui les anime, l’expérience qui les a enrichies, leur goût pour tel ou tel sujet.

Vous avez dit « handicapés » ? Moi je n’ai rencontré que des êtres audacieux, curieux, généreux, cultivés, empathiques, créatifs, sensibles, déterminés, courageux, combatifs,…des trésors de vie !

Dans notre société nous avons tendance à classer chacun de nous selon certaines caractéristiques : homosexuel, noir, migrant, turc, vivant dans tel ou tel quartier, handicapés,… Les représentations sociales orientent et organisent nos conduites et nos communications sociales. Les conséquences sont souvent loin d’être anecdotiques pour certaines d’entre elles et induisent des situations de discrimination.

Il me paraît nécessaire et urgent d’éduquer à l’empathie pour inviter chacun de nous à envisager l’autre comme un alter ego plutôt que comme un handicapé.

Voici le portrait de Gilles Lemarquis, une des quatorze personnes qui m’a ouvert sa porte …

Ecoutons-le !

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J’ai grandi à Etouvans, près de Montbéliard dans un milieu très féminin avec ma mère et mes 3 sœurs. Ma grande sensibilité vient sans doute de cet environnement. Mon père représentait l’autorité. Il a été contremaître ajusteur chez Peugeot à Sochaux (il faisait les 2×8) et travaillait aussi au transport de bétails pour un maquignon et un boucher du village. Il m’emmenait régulièrement avec lui pour le transport des vaches, taurillons et autre bœufs. Il y avait aussi quelquefois des porcs et des moutons à engraisser, ou à emmener directement à l’abattoir pour les boucheries de son patron. A la maison nous n’étions pas dans le besoin, il y avait toujours de quoi manger. Ma mère n’avait pas besoin de travailler. Mon père était un gros bosseur, il m’a enseigné la valeur du travail, mais il buvait beaucoup. Je me souviens l’avoir ramené plus d’une fois complètement saoul à la maison. Je buvais déjà à 14/15 ans avec mon père. Aujourd’hui j’aime l’alcool ; j’en ai besoin pour gérer mon stress, mais je sais gérer.

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A l’école, j’étais le clown de service. Je ne travaillais pas. J’ai quand même fini par décrocher un CAP agricole à Besançon. En 84, j’ai devancé l’appel de l’armée ; j’étais volontaire pour un service long de 14 mois. Contingent 85/12, je n’avais pas de boulot ; c’était une façon comme une autre de faire quelque chose. J’étais toujours volontaire pour les manœuvres. Quand Tchernobyl a pété, ma garnison se trouvait juste à 200 kms. A l’armée, j’ai appris pas mal de chose et notamment à jouer aux échecs avec mon capitaine ; on s’occupait comme on pouvait.

C’est en 88 que j’ai rencontré ma première femme, c’était en boîte de nuit. Je me suis marié en 92 et nous avons eu deux enfants. Nous avons divorcé en 2005, à ma demande.

Quand j’ai quitté l’armée, je suis devenu chauffeur céréalier dans l’Yonne pendant 8 ans. Dans un domaine constitué en GAEC, j’ai été le premier ouvrier agricole et viticole à être recruté avec 80 hectares de terre agricoles et 11 hectares de Chardonnay à entretenir.

Je suis tombé, du haut d’un toit sur un trottoir, en 1989 ; depuis j’ai une arthrodèse, c’est-à-dire que mes vertèbres et cervicales sont soudés ensemble. Je suis reconnu personne handicapée à 80%, pour lombosciatique, diabète, cholestérol, hernie discale … 80% c’est le seuil maximum pour pouvoir encore prétendre à une vie en milieu ordinaire. Au-delà, on doit rester à la maison et moi je ne veux pas.

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Après une opération, j’ai travaillé sur un poste de cadre viticole et j’ai dirigé 10 ouvriers jusqu’en 2006. J’ai ensuite enchaîné les petits contrats jusqu’en 2016, en tant que tâcheron viticole pour faire de l’argent. J’ai toujours fait ce que je voulais dans ma vie professionnelle.

Puis j’ai rencontré Nelly sur un site de rencontre. Je vis avec ma compagne depuis 11 ans. Elle a deux enfants que j’aime comme mes propres enfants : Marie, 15 ans et Pierre, 18 ans. Malheureusement, je ne vois plus les miens et c’est une vraie souffrance pour moi. Nelly est responsable hôtelière, diplômée aide-soignante en EhPAD. Grâce à elle, j’ai pu travailler en cuisine dans cette structure durant 8 mois. J’ai adoré cette expérience. De 2006 à 2015, j’ai pris 50 kg ; j’ai des tendances boulimiques, je suis gourmand, gourmet et amoureux.

En 2017, j’ai commencé une pré-orientation avec LADAPT. J’ai fais finalement le choix du métier d’agent de restauration collective et j’en suis content.

Si je devais me décrire, je dirais que je suis un Pharaon. Je suis plutôt généreux, j’essaIe d’œuvrer pour un monde meilleur ; je suis hyper sensible et très humain. Je suis aussi déterminé et têtu (on me donne le surnom de « t’as toujours raison ! »). Je vais toujours trop loin dans mes analyses de situation et du coup j’en deviens chiant (c’est ma compagne qui le dit avec humour).

Je rêve d’emmener Nelly à Abou Simbel ; je suis un passionné de l’Egypte ancienne car je trouve que cette civilisation était très en avance sur son temps. J’aimerais aussi l’emmener voir le grand canyon aux Etats-Unis. Ce sont mes rêves, pas les siens, mais j’ai tellement envie de lui faire découvrir la magie de ces lieux.

Si j’avais un message à délivrer aux hommes de cette terre, je leur dirais : « Arrêtez les conflits de religions et ensemble, changeons le monde ! »

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