Dalila Brenot

On ne peut pas parler d’identité sans parler d’altérité. La quête identitaire passe aussi par le regard des autres. Afin de bousculer les représentations, LADAPT (centre de formation pour personnes en situation de handicap), me propose de collaborer en tant que photographe/auteur au  projet ALTER EGAUX. Celui-ci propose de réinvestir le genre du portrait, sans basculer ni dans l’apologie de l’image individualiste, ni dans le stéréotype ou la caricature : c’est à chaque fois la projection d’une personne au travers de regards croisés.

Dans le cadre de ce projet, je parcours le département de l’Yonne pour aller à la rencontre de chacune des personnes à photographier. Nous échangeons autour d’un café et ensuite je les photographie dans chacune des pièces de leur domicile, pour ne retenir qu’une seule photo. Chaque rencontre dure en moyenne 3h. Pour les aider à démarrer l’échange, je pose la même question ; quels souvenirs te restent-il de ton enfance ?

J’ai besoin de savoir d’où ils viennent, pour comprendre qui ils sont. Après avoir évoqué enfance et famille, la majorité aborde la question du handicap, en me décrivant par le menu toutes les étapes évolutives de leur état de santé.

L’une d’entre eux m’indique dès le départ : « Ce qui me définit, c’est mon handicap, car toute ma vie a tourné autour de mes problèmes de santé ! »…. Un autre, m’annonce être schizophrène et prend soudain conscience qu’il a fermé la porte de sa chambre derrière moi. Il s’excuse en me demandant si je préfère que sa porte reste ouverte. Je lui demande pourquoi et il me répond : « Parce qu’on nous prend pour ce que nous ne sommes pas, à savoir des psychopathes et je veux que tu te sentes bien, que tu te sentes en sécurité, … ». Une autre encore, quand je lui demande au début de notre échange : «tu veux bien me parler de toi ? »,  me répond : « je ne suis rien ! »….

Après environ, une première heure d’échange, je les invite à me parler de ce qui les anime, l’expérience qui les a enrichies, leur goût pour tel ou tel sujet.

Vous avez dit « handicapés » ? Moi je n’ai rencontré que des êtres audacieux, curieux, généreux, cultivés, empathiques, créatifs, sensibles, déterminés, courageux, combatifs,…des trésors de vie !

Dans notre société nous avons tendance à classer chacun de nous selon certaines caractéristiques : homosexuel, noir, migrant, turc, vivant dans tel ou tel quartier, handicapés,… Les représentations sociales orientent et organisent nos conduites et nos communications sociales. Les conséquences sont souvent loin d’être anecdotiques pour certaines d’entre elles et induisent des situations de discrimination.

Il me paraît nécessaire et urgent d’éduquer à l’empathie pour inviter chacun de nous à envisager l’autre comme un alter ego plutôt que comme un handicapé.

Voici le portrait de Dalila Brenot, une des quatorze personnes qui m’a ouvert sa porte …

Ecoutons-la !

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J’ai une petite sœur plus jeune de 10 ans de moins que moi ; elle s’appelle Jessica. Mon père, marocain, est décédé. Il était ouvrier ajusteur en mécanique. Ma mère était ouvrière en usine et aujourd’hui elle est retraitée.

J’ai vécu ma petite enfance à Trappes jusqu’à mes 8 ans, dans les Yvelines puis après mon adolescence dans la Nièvre. J’étais une enfant solitaire. J’avais des copains et copines mais j’aimais la solitude. A l’école primaire j’étais une élève moyenne. Au collège c’est devenu compliqué car maman ne pouvait pas m’aider pour mes devoirs. Au lycée, j’ai fait un BEP vente mais j’ai arrêté car ça ne me plaisait pas.

J’ai fait de nombreux petits boulots, des missions pour des associations, des petits contrats. Essentiellement des ménages et du repassage. A 19 ans, j’ai suivi une formation à Clamecy ; j’ai fait ça pour ne pas être au chômage, pour m’occuper. A 24 ans, j’ai passé un CAP petite enfance en candidat libre en 2 ans. J’ai obtenu mon diplôme en 2001 et j’étais alors enceinte de mon fils. J’ai fait des stages mais je n’ai pas trouvé de boulot.

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Je suis devenue agent spécialisé des services hospitaliers ; je faisais des ménages dans la maison de l’enfance et la maison de retraite. Mes problèmes de santé m’empêchaient de porter des charges. J’ai donc eu besoin de me reconvertir et j’ai passé un bilan de compétences. Nous avons dû éliminer beaucoup de métiers à cause de mon handicap. J’ai finalement passé un CAP en coiffure. Aucun patron n’a voulu m’embaucher car j’étais, selon eux, trop âgée et ils préféraient prendre des apprentis, une main d’œuvre moins coûteuse. J’ai donc choisi d’abandonner cette voie.

J’ai refait un bilan de compétence avec une conseillère de CAP Emploi et c’est elle qui m’a dirigée vers LADAPT. En 2015 j’ai suivi une pré-orientation pendant 3 mois. J’ai retravaillé durant trois mois en tant qu’ASH, pour finalement revenir à LADAPT et préparer un diplôme de secrétaire assistante.

Aujourd’hui, au bout de 10 ans, j’arrive à assumer mon handicap. Quand on est handicapée, on ne peut pas se projeter ; il faut vivre au jour le jour. Mon objectif à court terme est de trouver un emploi, de m’épanouir professionnellement.

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Mon mari, je l’ai connu alors que nous étions adolescents. Nous avions des amis en commun et nous sortions en boîte de nuit et nous allions voir des concerts. Je suis mariée depuis 2015, mais ça fait 20 ans que nous vivons ensemble.

Je suis dynamique, hyper active, déterminée, motivée et d’une nature très joviale. J’ai besoin de m’aménager des temps de solitude qui ne sont pas toujours très appréciés. Je suis forte et courageuse mais je peux être aussi colérique. Bref, je suis entière. J’aime les balades dans la nature. Je suis créative ; je crée des fresques en mosaïque. Je n’aime pas cuisiner mais j’aime faire des gâteaux. Mon mari est cuistot dans une collectivité et c’est lui qui cuisine à la maison. Je me trouve grosse mais je fais attention. Je suis très gourmande.

Mon rêve serait de voir les sept merveilles du monde. J’aimerais aussi aller au moins une fois au Maroc (je n’y suis jamais allée malgré mes origines) pour me recueillir sur la tombe de mon père. Si possible, j’irais avec mes enfants pour qu’ils connaissent leurs racines. J’essaie d’enseigner le respect à mes enfants. Ils doivent apprendre à se contenter de ce qu’ils ont et rester joyeux et dignes quoiqu’il arrive. Il est important aussi, qu’ils soient à l’écoute des besoins des autres.

J’ai deux amies qui comptent; Florence, ma voisine, ma confidente que je connais depuis mon enfance et Pascale, que j’ai connu en 2015, à LADAPT. Avec la première on se voit chez l’une et chez l’autre et la seconde, on se fait un petit resto de temps en temps.

Je ne sors pas trop ou si je le fais c’est en famille et pendant les vacances. Ma famille pour moi, c’est un élément moteur ; c’est grâce à elle que je tiens et que j’avance.

Si j’avais un message à transmettre au monde, ce serait : « Vivez en paix ! »

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