Daniel Begey

On ne peut pas parler d’identité sans parler d’altérité. La quête identitaire passe aussi par le regard des autres. Afin de bousculer les représentations, LADAPT (centre de formation pour personnes en situation de handicap), me propose de collaborer en tant que photographe/auteur au  projet ALTER EGAUX. Celui-ci propose de réinvestir le genre du portrait, sans basculer ni dans l’apologie de l’image individualiste, ni dans le stéréotype ou la caricature : c’est à chaque fois la projection d’une personne au travers de regards croisés.

Dans le cadre de ce projet, je parcours le département de l’Yonne pour aller à la rencontre de chacune des personnes à photographier. Nous échangeons autour d’un café et ensuite je les photographie dans chacune des pièces de leur domicile, pour ne retenir qu’une seule photo. Chaque rencontre dure en moyenne 3h. Pour les aider à démarrer l’échange, je pose la même question ; quels souvenirs te restent-il de ton enfance ?

J’ai besoin de savoir d’où ils viennent, pour comprendre qui ils sont. Après avoir évoqué enfance et famille, la majorité aborde la question du handicap, en me décrivant par le menu toutes les étapes évolutives de leur état de santé.

L’une d’entre eux m’indique dès le départ : « Ce qui me définit, c’est mon handicap, car toute ma vie a tourné autour de mes problèmes de santé ! »…. Un autre, m’annonce être schizophrène et prend soudain conscience qu’il a fermé la porte de sa chambre derrière moi. Il s’excuse en me demandant si je préfére que sa porte reste ouverte. Je lui demande pourquoi et il me répond : « Parce qu’on nous prend pour ce que nous ne sommes pas, à savoir des psychopates et je veux que tu te sentes bien, que tu te sentes en sécurité, … ». Une autre encore, quand je lui demande au début de notre échange : «tu veux bien me parler de toi ? »,  me répond : « je ne suis rien ! »….

Après environ, une première heure d’échange, je les invite à me parler de ce qui les anime, l’expérience qui les a enrichies, leur goût pour tel ou tel sujet.

Vous avez dit « handicapés » ? Moi je n’ai rencontré que des êtres audacieux, curieux, généreux, cultivés, empathiques, créatifs, sensibles, déterminés, courageux, combatifs,…des trésors de vie !

Dans notre société nous avons tendance à classer chacun de nous selon certaines caractéristiques : homosexuel, noir, migrant, turc, vivant dans tel ou tel quartier, handicapés,… Les représentations sociales orientent et organisent nos conduites et nos communications sociales. Les conséquences sont souvent loin d’être anecdotiques pour certaines d’entre elles et induisent des situations de discrimination.

Il me paraît nécessaire et urgent d’éduquer à l’empathie pour inviter chacun de nous à envisager l’autre comme un alter ego plutôt que comme un handicapé.

Voici le portrait de Daniel Begey, une des quatorze personnes qui m’a ouvert sa porte …

Ecoutons-le !

Daniel Begey

J’ai passé mon enfance en région parisienne. A l’âge de 6 ans, avec ma sœur plus âgée et mes parents, nous avons déménagé dans l’Yonne à la campagne. Mon père était ouvrier puis il est devenu paysagiste, ma mère était assistante maternelle. Nous habitions un petit village et j’avais beaucoup d’amis. A l’adolescence, je m’ennuyais beaucoup car il n’y avait pas grand-chose à faire au village ; nous faisions de grande virée en mob et je me souviens encore de l’achat de ma première moto, une XLS 125 blanche. A l’époque, nous respections l’autorité ; nous avions peur du gendarme et du garde champêtre.

Daniel Begey

Je suis ensuite partie travailler une année à Auxerre à l’Auto-Comptoir, en tant qu’électricien auto, grâce à l’obtention de mon CAP. J’ai ensuite enchaîné les contrats et les postes pour différentes entreprises : à Tonnerre pendant 2 ans, chef d’atelier à 20 ans pendant 7 ans, chez Renault j’ai été simple mécanicien puis chef d’atelier à Saint Florentin, j’ai été chef d’entreprise dans la Maine-et-Loire avec mon propre garage durant 3 ans, …

Entre temps, je me suis marié et j’ai divorcé ; j’ai dû vendre mon garage à ce moment-là. Je me suis remarié à Chalon-en-Champagne mais cette union n’a duré qu’un an. Mes rapports avec les femmes ont toujours été compliqués, à tel point qu’à un moment j’ai totalement perdu confiance en elles et je me suis même surpris à les détester.

Daniel Begey

Après mon deuxième divorce, je suis retourné dans l’Yonne. En 2012, on m’a diagnostiqué un cancer du côlon ; depuis, mon transit intestinal est « dérivé » vers une poche qui se trouve « collée » à ma peau. C’était ça ou mourir et j’ai choisi de vivre. Ce handicap m’a empêché d’exercer mon métier de mécanicien et j’ai dû réfléchir à une autre voie ; LADAPT m’y a aidé. Aujourd’hui, je prépare une qualification de technicien d’assistance en informatique et j’aime ça. Ma formation se termine en octobre 2018.

Quand j’étais en bonne santé, je passais mon temps à bosser. Je proposais notamment du dépannage 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. Cet accident de la vie a entraîné une grosse remise en question sur ce que je voulais faire du reste de mon existence.

Ce qui me gêne le plus dans mon handicap c’est le fait de ne pas pouvoir m’exposer torse-nu. C’est une forme de liberté qu’on m’a enlevé, mais aussi une liberté que j’ai gagné car cette opération m’a permis de rester en vie. Et puis il y a un régime alimentaire strict, du coup je ne peux pas manger comme je le voudrais, mais on se fait à tout.

Daniel Begey

En 2008, j’ai acheté une péniche, ou plutôt une épave de péniche devrais-je dire. Je l’ai retapée entièrement pendant 5 ans, sauf la coque. Suite à mes problèmes sentimentaux, je me suis juré de ne plus me retrouver à la rue et c’est ce qui a motivé cet achat. La péniche, c’est chez moi, c’est ma bulle, mon espace protégé, c’est un lieu autorisé ou pas, n’entre pas qui veut. Financièrement, c’est un gouffre car il y a toujours des améliorations à apporter. J’aime cette vie sur l’eau, les relations avec les autres navigateurs ; c’est un monde à part, un peu marginal. J’ai des amis partout dans la région et il y a beaucoup de solidarité. L’été nous faisons des barbecues ensemble. C’est ma famille de navigation. Ce qui est chouette c’est que si ça ne va pas, tu peux larguer les amarres et partir ailleurs, et j’aime cette idée de liberté.

J’ai un tempérament plutôt déterminé ; je ne lâche rien quand je veux quelque chose. J’aime les challenges à relever. J’ai un côté égoïste ; je privilégie d’abord ceux que j’aime et ensuite les autres. Je suis ouvert à beaucoup de choses. J’ai une capacité d’encaissement très importante mais si on me pousse trop loin dans mes retranchements, je peux exploser. Je ne prends jamais partie dans un conflit ; mon expérience fait que je sais que ça ne sert à rien.

MAR - SOCIETE - LES ORPHELINS DE JERADA

Aujourd’hui, j’ai une nouvelle vie : une nouvelle compagne, ma formation, mes enfants, mes petits-enfants, ma péniche et mes amis. Je suis un homme accompli et heureux. J’ai tellement de rêves encore. J’aimerais, entre autres, partir en péniche jusqu’en Hollande et voyager en Angleterre. Pour l’instant ma priorité, c’est ma formation.

Si j’avais un message à faire passer au monde, je dirais : « Vivez et soyez moins cons, la vie est trop courte ! ». Les gens sont trop agressifs aujourd’hui ; ils s’énervent pour des choses futiles.

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