Annick Raison

On ne peut pas parler d’identité sans parler d’altérité. La quête identitaire passe aussi par le regard des autres. Afin de bousculer les représentations, LADAPT (centre de formation pour personnes en situation de handicap), me propose de collaborer en tant que photographe/auteur au  projet ALTER EGAUX. Celui-ci propose de réinvestir le genre du portrait, sans basculer ni dans l’apologie de l’image individualiste, ni dans le stéréotype ou la caricature : c’est à chaque fois la projection d’une personne au travers de regards croisés.

Dans le cadre de ce projet, je parcours le département de l’Yonne pour aller à la rencontre de chacune des personnes à photographier. Nous échangeons autour d’un café et ensuite je les photographie dans chacune des pièces de leur domicile, pour ne retenir qu’une seule photo. Chaque rencontre dure en moyenne 3h. Pour les aider à démarrer l’échange, je pose la même question ; quels souvenirs te restent-il de ton enfance ?

J’ai besoin de savoir d’où ils viennent, pour comprendre qui ils sont. Après avoir évoqué enfance et famille, la majorité aborde la question du handicap, en me décrivant par le menu toutes les étapes évolutives de leur état de santé.

L’une d’entre eux m’indique dès le départ : « Ce qui me définit, c’est mon handicap, car toute ma vie a tourné autour de mes problèmes de santé ! »…. Un autre, m’annonce être schizophrène et prend soudain conscience qu’il a fermé la porte de sa chambre derrière moi. Il s’excuse en me demandant si je préfére que sa porte reste ouverte. Je lui demande pourquoi et il me répond : « Parce qu’on nous prend pour ce que nous ne sommes pas, à savoir des psychopates et je veux que tu te sentes bien, que tu te sentes en sécurité, … ». Une autre encore, quand je lui demande au début de notre échange : «tu veux bien me parler de toi ? »,  me répond : « je ne suis rien ! »….

Après environ, une première heure d’échange, je les invite à me parler de ce qui les anime, l’expérience qui les a enrichies, leur goût pour tel ou tel sujet.

Vous avez dit « handicapés » ? Moi je n’ai rencontré que des êtres audacieux, curieux, généreux, cultivés, empathiques, créatifs, sensibles, déterminés, courageux, combatifs,…des trésors de vie !

Dans notre société nous avons tendance à classer chacun de nous selon certaines caractéristiques : homosexuel, noir, migrant, turc, vivant dans tel ou tel quartier, handicapés,… Les représentations sociales orientent et organisent nos conduites et nos communications sociales. Les conséquences sont souvent loin d’être anecdotiques pour certaines d’entre elles et induisent des situations de discrimination.

Il me paraît nécessaire et urgent d’éduquer à l’empathie pour inviter chacun de nous à envisager l’autre comme un alter ego plutôt que comme un handicapé.

Voici le portrait de Annick Raison, une des quatorze personnes qui m’a ouvert sa porte …

Ecoutons-la !

MAR - SOCIETE - LES ORPHELINS DE JERADA

Parler de moi, c’est parler de ma maladie, parce que c’est toute ma vie.

Je suis malade depuis ma naissance ; je suis née avec une cardiopathie congénitale (une malformation du cœur). J’ai subi trois grosses opérations ; à 4 ans j’en subis une première, à 12 ans on me met un pacemaker et il y a trois ans un défibrillateur cardiaque. Petite, j’ai le souvenir des infirmières qui me retenaient en larmes, alors que mes parents quittaient l’hôpital.

Je suis née à la campagne dans l’Yonne et j’ai de merveilleux souvenirs de cabanes dans la paille. Mes parents sont agriculteurs et toujours en activité ; dans ma famille, on est paysan depuis plusieurs générations. Mon rêve serait d’avoir une maison à la campagne avec un potager et des poules. Malheureusement, ma maladie m’empêche d’obtenir un prêt bancaire.

J’ai deux petites sœurs et je les vois toutes les semaines ; c’est mes deuxièmes mamans. J’ai un cousin qui est pour moi comme un grand frère. J’ai été élevée dans une bulle, ce qui ne m’a pas empêchée d’être une révoltée. Je suis surprotégée par ma famille ; même si j’ai conscience que c’est de l’amour et qu’ils sont inquiets pour moi, c’est très lourd.

A l’école je n’avais pas le droit de faire de sport et je portais un appareillage en bandoulière 24h/jour, plusieurs fois par an, ce qui a marqué très tôt ma différence. Je n’ai pas fait de « crise d’adolescence » ; j’ai mûri plus vite que les autres. Je n’avais pas d’ami mais juste des connaissances. Je me sentais en décalage avec les autres en permanence.

Je suis restée 10 ans sans travailler, ce qui m’a complètement désocialisée. Aujourd’hui, à presque 40 ans, je suis perdue. Il y a trop d’inconnues sur ma santé et je me pose toujours la question sur mon espérance de vie. Ceux qui ont mon âge se disent qu’ils sont à la moitié de leur vie, moi je dis que j’en suis aux trois-quarts. Je me fixe des objectifs raisonnables pour tenir, notamment celui d’être encore là pour le mariage de ma belle-fille qui a actuellement six ans. Je n’arrive pas à me projeter ; je vis au jour le jour.

J’ai rencontré mon mari sur un site de rencontres il y a six ans. C’est mon premier homme, celui à qui j’ai donné mon premier baiser. Nous nous soutenons beaucoup mutuellement. Entre nous c’est une belle histoire d’amour et ce sera la seule de ma vie. C’est mon meilleur ami, mon confident, mon tout. Il a trois enfants, nés d’un premier mariage ; je m’entends bien avec eux mais je ne suis que leur belle-mère. Je n’ai pas le droit d’avoir des enfants ; trop dangereux pour ma santé.

MAR - SOCIETE - LES ORPHELINS DE JERADA

Je suis d’un naturel angoissé, têtu ; j’aime le calme ; je manque de confiance en moi ; je suis plutôt négative et j’ai un tempérament solitaire. J’écoute volontiers les autres mais beaucoup se plaignent pour des choses que je trouve futiles. On dit de moi que je suis forte et courageuse, moi je dis que si je me bats c’est pour ceux que j’aime et pas pour moi. J’aime cuisiner. Je me suis mise à la guitare en prenant des cours sur internet. Je fais aussi de la couture ; ça m’apaise. J’ai conservé un côté enfantin ; j’adore les dessins animés et la déco de Noël.

Avec mon mari, nous sommes passionnés d’histoire et en particulier celle de la seconde guerre mondiale ; nous avons fait un beau voyage en Normandie pour voir les plages du débarquement. Mon grand-père m’en parlait quand j’étais enfant et à sa mort je m’y suis intéressée davantage.

MAR - SOCIETE - LES ORPHELINS DE JERADA

J’adore le style vintage et tout l’univers des années 40/50/60 ; la musique, les vêtements, la déco … J’écoute en boucle Glen Miller sur des vieux disques vinyles et dès que c’est possible, avec mon mari, nous courons les salons « vintage ». Les années 50, c’était une période joyeuse, insouciante, malgré l’après-guerre ; une époque fascinante ! J’aimerais me sentir plus libre et porter tous les jours mes vêtements « vintage » mais les autres trouvent que je me déguise.

Plus tard j’aimerais être couturière en tant qu’auto-entrepreneur ; je confectionnerais des vêtements « vintage » pour les femmes rondes. Je me forme à LADAPT pour compléter mes connaissances en gestion comptable.

Je m’aime comme je suis, malgré mes kilos que je devrais perdre pour raison de santé et mes nombreuses cicatrices sur le corps ; j’assume !

Si j’avais un message à transmettre aux hommes de ce monde je leur dirais : « Apprenez à vivre au lieu de vous enfermer dans une bulle », enseignement que je devrais aussi mettre en application.

  1. Ping: Alter-égaux

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s