Alter-égaux

On ne peut pas parler d’identité sans parler d’altérité. La quête identitaire passe aussi par le regard des autres. Afin de bousculer les représentations, Catherine FANON et Sophie CLERTANT, chargées de projet à LADAPT, m’ont proposé de collaborer en tant que photographe/auteur au  projet ALTER EGAUX. ALTER EGAUX propose de réinvestir le genre du portrait, sans basculer ni dans l’apologie de l’image individualiste, ni dans le stéréotype ou la caricature : c’est à chaque fois la projection d’une personne au travers de regards croisés.

L’installation compte 14 portraits photographiques, mis en regard avec un triptyque de portraits écrits : je parle de moi (autoportrait de la personne photographiée, stagiaire du CRP de LADAPT Bourgogne Franche-Comté), une personne qui me connait me décrit (portrait écrit par un collègue stagiaire de LADAPT Bourgogne Franche-Comté), une personne qui ne me connait pas, me devine (portrait écrit par un élève du collège Denfert-Rochereau, Auxerre).

Quelle place pour chacun dans la société que l’on forme ? Interroger les représentations que l’on a de l’Autre, connu ou inconnu, c’est aussi faire face au tout identitaire ; c’est favoriser un regard dégagé des idées reçues.

« Je, est la somme des Tu, que l’on m’a adressés », Albert Jacquard

Dans le cadre de ce projet, je parcours le département de l’Yonne pour aller à la rencontre de chacune des personnes à photographier. Nous échangeons autour d’un café et ensuite je les photographie dans chacune des pièces de leur domicile, pour ne retenir qu’une seule photo. Chaque rencontre dure en moyenne 3h. Pour les aider à démarrer l’échange, je pose la même question ; quels souvenirs te restent-il de ton enfance ?

J’ai besoin de savoir d’où ils viennent, pour comprendre qui ils sont. Après avoir évoqué enfance et famille, la majorité aborde la question du handicap, en me décrivant par le menu toutes les étapes évolutives de leur état de santé.

L’une d’entre eux m’indique dès le départ : « Ce qui me définit, c’est mon handicap, car toute ma vie a tourné autour de mes problèmes de santé ! »…. Un autre, m’annonce être schizophrène et prend soudain conscience qu’il a fermé la porte de sa chambre derrière moi. Il s’excuse en me demandant si je préfére que sa porte reste ouverte. Je lui demande pourquoi et il me répond : « Parce qu’on nous prend pour ce que nous ne sommes pas, à savoir des psychopates et je veux que tu te sentes bien, que tu te sentes en sécurité, … ». Une autre encore, quand je lui demande au début de notre échange : «tu veux bien me parler de toi ? »,  me répond : « je ne suis rien ! »….

Après environ, une première heure d’échange, je les invite à me parler de ce qui les anime, l’expérience qui les a enrichies, leur goût pour tel ou tel sujet. Valérie est motarde et pratique le mushing (chiens de traineau). Stéphane dessine quotidiennement. Daniel vit sur une péniche. Luce en connaît un rayon dans le domaine de la Litho thérapie. Laurent pratique le Kundali, qui correspond à l’éveil de l’énergie cosmique. Nicole a fait de l’auto-stop pendant des années, plus par goût que par nécessité. Annick écoute en boucle du Glen Miller sur des vieux disques vinyles. Karim a une licence de droit et croit dur comme fer aux valeurs de l’amour…

Vous avez dit « handicapés » ? …

Moi j’ai rencontré des êtres audacieux, curieux, généreux, cultivés, empathiques, créatifs, sensibles, déterminés, courageux, combatifs,…des trésors de vie !

Dans notre société nous avons tendance à classer chacun de nous selon certaines caractéristiques : homosexuel, noir, migrant, turc, vivant dans tel ou tel quartier, handicapés,… Les représentations sociales orientent et organisent nos conduites et nos communications sociales. Les conséquences sont souvent loin d’être anecdotiques pour certaines d’entre elles et induisent des situations de discrimination.

Il me paraît nécessaire et urgent d’éduquer à l’empathie pour inviter chacun de nous à envisager l’autre comme un alter ego plutôt que comme un handicapé.

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Annick Raison a 39 ans, elle est mariée et habite à Saint Florentin

Annick

Parler de moi, c’est parler de ma maladie, parce que c’est toute ma vie.

Je suis malade depuis ma naissance ; je suis née avec une cardiopathie congénitale (une malformation du cœur). J’ai subi trois grosses opérations ; à 4 ans j’en subis une première, à 12 ans on me met un pacemaker et il y a trois ans un défibrillateur cardiaque. Petite, j’ai le souvenir des infirmières qui me retenaient en larmes, alors que mes parents quittaient l’hôpital.

Je suis née à la campagne dans l’Yonne et j’ai de merveilleux souvenirs de cabanes dans la paille. Mes parents sont agriculteurs et toujours en activité ; dans ma famille, on est paysan depuis plusieurs générations. Mon rêve serait d’avoir une maison à la campagne avec un potager et des poules. Malheureusement, ma maladie m’empêche d’obtenir un prêt bancaire.

J’ai deux petites sœurs et je les vois toutes les semaines ; c’est mes deuxièmes mamans. J’ai un cousin qui est pour moi comme un grand frère. J’ai été élevée dans une bulle, ce qui ne m’a pas empêchée d’être une révoltée. Je suis surprotégée par ma famille ; même si j’ai conscience que c’est de l’amour et qu’ils sont inquiets pour moi, c’est très lourd.

A l’école je n’avais pas le droit de faire de sport et je portais un appareillage en bandoulière 24h/jour, plusieurs fois par an, ce qui a marqué très tôt ma différence. Je n’ai pas fait de « crise d’adolescence » ; j’ai mûri plus vite que les autres. Je n’avais pas d’ami mais juste des connaissances. Je me sentais en décalage avec les autres en permanence.

Je suis restée 10 ans sans travailler, ce qui m’a complètement désocialisée. Aujourd’hui, à presque 40 ans, je suis perdue. Il y a trop d’inconnues sur ma santé et je me pose toujours la question sur mon espérance de vie. Ceux qui ont mon âge se disent qu’ils sont à la moitié de leur vie, moi je dis que j’en suis aux trois-quarts. Je me fixe des objectifs raisonnables pour tenir, notamment celui d’être encore là pour le mariage de ma belle-fille qui a actuellement six ans. Je n’arrive pas à me projeter ; je vis au jour le jour.

J’ai rencontré mon mari sur un site de rencontres il y a six ans. C’est mon premier homme, celui à qui j’ai donné mon premier baiser. Nous nous soutenons beaucoup mutuellement. Entre nous c’est une belle histoire d’amour et ce sera la seule de ma vie. C’est mon meilleur ami, mon confident, mon tout. Il a trois enfants, nés d’un premier mariage ; je m’entends bien avec eux mais je ne suis que leur belle-mère. Je n’ai pas le droit d’avoir des enfants ; trop dangereux pour ma santé.

Je suis d’un naturel angoissé, têtu ; j’aime le calme ; je manque de confiance en moi ; je suis plutôt négative et j’ai un tempérament solitaire. J’écoute volontiers les autres mais beaucoup se plaignent pour des choses que je trouve futiles. On dit de moi que je suis forte et courageuse, moi je dis que si je me bats c’est pour ceux que j’aime et pas pour moi. J’aime cuisiner. Je me suis mise à la guitare en prenant des cours sur internet. Je fais aussi de la couture ; ça m’apaise. J’ai conservé un côté enfantin ; j’adore les dessins animés et la déco de Noël.

Avec mon mari, nous sommes passionnés d’histoire et en particulier celle de la seconde guerre mondiale ; nous avons fait un beau voyage en Normandie pour voir les plages du débarquement. Mon grand-père m’en parlait quand j’étais enfant et à sa mort je m’y suis intéressée davantage.

J’adore le style vintage et tout l’univers des années 40/50/60 ; la musique, les vêtements, la déco … J’écoute en boucle Glen Miller sur des vieux disques vinyles et dès que c’est possible, avec mon mari, nous courons les salons « vintage ». Les années 50, c’était une période joyeuse, insouciante, malgré l’après-guerre ; une époque fascinante ! J’aimerais me sentir plus libre et porter tous les jours mes vêtements « vintage » mais les autres trouvent que je me déguise.

Plus tard j’aimerais être couturière en tant qu’auto-entrepreneur ; je confectionnerais des vêtements « vintage » pour les femmes rondes. Je me forme à LADAPT pour compléter mes connaissances en gestion comptable.

Je m’aime comme je suis, malgré mes kilos que je devrais perdre pour raison de santé et mes nombreuses cicatrices sur le corps ; j’assume !

Si j’avais un message à transmettre aux hommes de ce monde je leur dirais : « Apprenez à vivre au lieu de vous enfermer dans une bulle », enseignement que je devrais aussi mettre en application.

 

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Daniel Begey a 56 ans, il est célibataire et a quatre enfants (trois filles et un garçon, de 12 à 37 ans). Il habite sur une péniche à Auxerre

GillesJ’ai passé mon enfance en région parisienne. A l’âge de 6 ans, avec ma sœur plus âgée et mes parents, nous avons déménagé dans l’Yonne à la campagne. Mon père était ouvrier puis il est devenu paysagiste, ma mère était assistante maternelle. Nous habitions un petit village et j’avais beaucoup d’amis. A l’adolescence, je m’ennuyais beaucoup car il n’y avait pas grand-chose à faire au village ; nous faisions de grande virée en mob et je me souviens encore de l’achat de ma première moto, une XLS 125 blanche. A l’époque, nous respections l’autorité ; nous avions peur du gendarme et du garde champêtre.

Je suis ensuite partie travailler une année à Auxerre à l’Auto-Comptoir, en tant qu’électricien auto, grâce à l’obtention de mon CAP. J’ai ensuite enchaîné les contrats et les postes pour différentes entreprises : à Tonnerre pendant 2 ans, chef d’atelier à 20 ans pendant 7 ans, chez Renault j’ai été simple mécanicien puis chef d’atelier à Saint Florentin, j’ai été chef d’entreprise dans la Maine-et-Loire avec mon propre garage durant 3 ans, …

Entre temps, je me suis marié et j’ai divorcé ; j’ai dû vendre mon garage à ce moment-là. Je me suis remarié à Chalon-en-Champagne mais cette union n’a duré qu’un an. Mes rapports avec les femmes ont toujours été compliqués, à tel point qu’à un moment j’ai totalement perdu confiance en elles et je me suis même surpris à les détester.

Après mon deuxième divorce, je suis retourné dans l’Yonne. En 2012, on m’a diagnostiqué un cancer du côlon ; depuis, mon transit intestinal est « dérivé » vers une poche qui se trouve « collée » à ma peau. C’était ça ou mourir et j’ai choisi de vivre. Ce handicap m’a empêché d’exercer mon métier de mécanicien et j’ai dû réfléchir à une autre voie ; LADAPT m’y a aidé. Aujourd’hui, je prépare une qualification de technicien d’assistance en informatique et j’aime ça. Ma formation se termine en octobre 2018.

Quand j’étais en bonne santé, je passais mon temps à bosser. Je proposais notamment du dépannage 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. Cet accident de la vie a entraîné une grosse remise en question sur ce que je voulais faire du reste de mon existence.

Ce qui me gêne le plus dans mon handicap c’est le fait de ne pas pouvoir m’exposer torse-nu. C’est une forme de liberté qu’on m’a enlevé, mais aussi une liberté que j’ai gagné car cette opération m’a permis de rester en vie. Et puis il y a un régime alimentaire strict, du coup je ne peux pas manger comme je le voudrais, mais on se fait à tout.

En 2008, j’ai acheté une péniche, ou plutôt une épave de péniche devrais-je dire. Je l’ai retapée entièrement pendant 5 ans, sauf la coque. Suite à mes problèmes sentimentaux, je me suis juré de ne plus me retrouver à la rue et c’est ce qui a motivé cet achat. La péniche, c’est chez moi, c’est ma bulle, mon espace protégé, c’est un lieu autorisé ou pas, n’entre pas qui veut. Financièrement, c’est un gouffre car il y a toujours des améliorations à apporter. J’aime cette vie sur l’eau, les relations avec les autres navigateurs ; c’est un monde à part, un peu marginal. J’ai des amis partout dans la région et il y a beaucoup de solidarité. L’été nous faisons des barbecues ensemble. C’est ma famille de navigation. Ce qui est chouette c’est que si ça ne va pas, tu peux larguer les amarres et partir ailleurs, et j’aime cette idée de liberté.

J’ai un tempérament plutôt déterminé ; je ne lâche rien quand je veux quelque chose. J’aime les challenges à relever. J’ai un côté égoïste ; je privilégie d’abord ceux que j’aime et ensuite les autres. Je suis ouvert à beaucoup de choses. J’ai une capacité d’encaissement très importante mais si on me pousse trop loin dans mes retranchements, je peux exploser. Je ne prends jamais partie dans un conflit ; mon expérience fait que je sais que ça ne sert à rien.

Aujourd’hui, j’ai une nouvelle vie : une nouvelle compagne, ma formation, mes enfants, mes petits-enfants, ma péniche et mes amis. Je suis un homme accompli et heureux. J’ai tellement de rêves encore. J’aimerais, entre autres, partir en péniche jusqu’en Hollande et voyager en Angleterre. Pour l’instant ma priorité, c’est ma formation.

Si j’avais un message à faire passer au monde, je dirais : « Vivez et soyez moins cons, la vie est trop courte ! ». Les gens sont trop agressifs aujourd’hui ; ils s’énervent pour des choses futiles.

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Stéphane Paravigna a 42 ans, il est célibataire, sans enfant et habite à Labergement-Foigney avec sa mère.

Stéphane

Comme dit ma mère, je n’ai pas été désiré mais j’ai été beaucoup aimé. J’ai une sœur et un frère. Ma famille est top. J’ai des neveux ; je les regarde vivre, comme un spectateur et j’aime ça.

J’ai traversé mon enfance de façon très solitaire ; mon frère et ma sœur étaient de jeunes adultes et avaient quitté le foyer. J’aimais être seul. Après l’école et les devoirs, je passais tout mon temps à construire des lego.

Au collège, je suis devenu le bouc émissaire de certains qui me frappaient.

Au lycée c’était bien ; je ne travaillais pas beaucoup ; je passais la majeure partie de mon temps à dessiner. Je m’amusais à caricaturer les profs à qui ça ne plaisait pas du tout. Un jour, j’ai dessiné ma prof de math que je surnommais « la maniaque des maths », elle s’en est aperçue, il y a eu un conseil de classe, je me suis fait virer.

J’ai changé de lycée et je me suis mis à dessiner des bandes-dessinées. J’ai ensuite intégré les Beaux-arts à Lyon, établissement dans lequel je suis resté 4 ans. C’est une période de plein épanouissement pour moi ; j’étais heureux. Je me suis spécialisé dans le film d’animation.

J’ai terminé ma scolarité avant la fin de mes études. Je me suis mis à boire et à consommer de la drogue avec mes fréquentations du moment. Un dealer a mis un acide dans une barrette de shit que je lui avais achetée ; ça m’a retourné le cerveau.

En 2000, j’ai eu un suivi psychiatrique avec la prise de nombreux médicaments. J’ai fait des crises d’angoisse terribles. On me diagnostique alors « schizo-névrotique ». Faut pas croire que tous les schizophrènes sont des psychopathes ; ça c’est des conneries qu’on ne voit que dans les films. Mon handicap, je le vis bien ; il faut démystifier la maladie, on vit très bien avec elle si on l’accepte.

Je suis passionné par le monde virtuel, en particulier le jeu vidéo « Second life » ; c’est un jeu qui te permet de créer absolument tout ce que tu veux. Tu peux créer du contenu 3D interactif et vivre des expériences sociales incroyables. Grâce à ce jeu, je me suis fait plein de nouveaux contacts, j’ai pu montrer mes dessins et j’ai fait une expo à Nice et à Dijon. Il y a même une cellule d’écoute pour les schizophrènes, avec un vrai psy sur ce logiciel. Mon autre passion est pour LINUX, un système d’exploitation gratuit, libre et ouvert à tous. En ce moment, je suis en train de créer un programme de série télévisuelle de 26 minutes/jour pour les enfants et un jeu d’aventures.

A LADAPT, je prépare une formation qualifiante de technicien supérieur de support informatique. Diplôme en poche, je prendrai le travail qui se présentera.

Le dessin pour moi c’est plus qu’une passion, c’est vital. Je dessine tous les jours, ça m’apaise. Ca me manque terriblement si je ne trouve pas le temps de le faire.

Mon rêve, ce serait de réaliser un long métrage de dessins animés. J’adore le cinéma. J’aimerais voyager mais je ne peux pas à cause des médicaments à la douane. J’ai été un grand lecteur mais je ne le suis plus car je n’ai plus le temps.

Si je devais décrire ma personnalité je dirais que je suis sympa, solitaire mais sociable, un peu boudeur parfois. J’ai deux bons amis sur Dijon ; je fais des barbecues avec eux l’été. Sur ma tombe mon épitaphe sera : « On était toute une bande de potes dans ma tête, mais on s’est bien éclaté ! ».

En 2000, j’ai fait une très mauvaise expérience amoureuse. Depuis j’attends le coup de foudre ; il n’est pas question de vivre une relation sans être profondément amoureux d’une fille.

Si j’avais un message à transmettre aux êtres humains de cette terre, ce serait : « On fait une orgie avant la fin du monde !!! »

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Luce Maragna habite à Bonnard, elle a 46 ans,  est mariée, deux enfants (Maxime, 21 ans et Océane, 15 ans).

Luce

J’ai eu une enfance heureuse ; je suis toujours en très bon contact avec mes parents. Je suis très complice avec ma soeur, Nathalie, 50 ans, qui réalise des encadrements de tableaux et qui enseigne son art. Jeune, je faisais beaucoup de sport ; je faisais partie d’un club de vélo.

J’ai travaillé en tant qu’opératrice régleuse dans une usine qui fabrique des pièces pour Airbag. En 2013, à force de répétition de mouvements identiques, j’ai de sérieux problèmes au bras droit. J’ai été en arrêt pendant une année, puis j’ai repris progressivement le travail mais avec un nouveau problème de santé ; on m’a enlevé 20 centimètres d’intestin.

En 2011, mon fils Maxime a eu un accident de voiture ; il a eu une hémorragie interne et son stress induit des problèmes d’intestin. Il a beaucoup lutté. Depuis l’âge de 9 ans, ma fille Océane, porte un corset pour une double scoliose. Les problèmes de santé, c’est une histoire de famille, mais malgré tout cela, je me dis que je n’ai pas à me plaindre car il y a pire comme situation quand on regarde un peu ce qui se passe dans le monde.

Mon mari est cuisinier/traiteur ; il aime son métier et il est très pris par son travail. Il me soutient beaucoup et m’encourage dans tout ce que j’entreprends, notamment ma formation à LADAPT. Mon mari n’est vraiment pas un homme embêtant ; il veut que je sorte pour voir des copines mais je me sens trop fatiguée. J’ai conscience d’entretenir cet état en n’ayant que peu d’activités et je sais que je devrais faire des efforts. Depuis que les enfants sont plus grands, on profite un peu plus des sorties avec nos copains ; nous faisons des repas ensemble ou allons voir des spectacles. Avec mon mari, on fait très attention à l’argent. Nos économies nous ont permis d’aider nos enfants.

Je suis du signe du capricorne, « une bête à corne ». Je me dévalorise beaucoup, je manque de confiance en moi et j’ai une nature plutôt généreuse. J’aime les voyages ; j’en ai fait deux importants dans ma vie, Agadir et le Cap Vert. Ce qui m’attire c’est surtout ce que les touristes ne voient pas ; l’authenticité du pays, pas la façade qu’on veut bien nous faire voir.

J’aurais aimé être aide-soignante mais mon état de santé ne le permet pas. Dans le cadre de ma formation à LADAPT, j’ai fait un stage avec des personnes déficientes intellectuelles dans une maison d’accueil spécialisée et j’ai adoré le contact avec ces personnes que l’on qualifie de « différentes ». J’aime m’occuper des autres. J’ai beaucoup donné de temps à des amis souffrant du cancer.

Je suis dans une phase de reconstruction. J’envisage le métier d’animatrice pour des publics fragilisés : maison de retraite, maison d’accueil spécialisée, visite de prison. L’année prochaine je vais sans doute devoir aller suivre une nouvelle formation à Dijon et je n’ai pas l’habitude de m’éloigner de ma famille ; elle se débrouillera sans moi, j’ai besoin de penser à moi et de toute façon toute ma famille m’encourage.

J’ai pris du poids avec mes grossesses ; je veux perdre des kilos et j’ai décidé de marcher. Je me regarde souvent dans le miroir. Avant, j’étais brune avec des mèches blondes et ça faisait des années que je voulais devenir blonde. Il y a quatre mois ma coiffeuse m’a encouragé à changer de couleur, alors je me suis lancée.

Mon rêve serait d’aller à Lourdes avec mes parents pour voir la grotte. Les miracles qui s’y sont produits me fascinent. J’aurais aimé être magnétiseuse mais ce n’est pas reconnue, ni par LADAPT, ni par l’état. J’aime aussi beaucoup les minéraux et cristaux de Lithotérapie, qui délivrent du bien-être à leur contact.

Si j’avais un message à délivrer aux hommes de ce monde, ce serait : « Paix sur terre et arrêtons le racisme ! ».

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Karim Chebel a 31 ans, il est célibataire et habite à Auxerre

Karim

J’ai grandi dans un petit village ; mon enfance était joyeuse avec plein de copains. J’ai un frère et une sœur, mon père est maçon et ma mère était assistante maternelle. Mes origines sont algériennes : mes parents sont nés à Setif et ils sont arrivés en France après l’indépendance.

A l’école, j’étais un élève moyen. J’ai quand même réussi à me hisser au niveau d’une licence de droit ; à l’époque, je voulais devenir avocat pour défendre les plus faibles, le « pot de fer, contre le pot de terre ». En faculté, j’étais complètement perdu ; je me suis beaucoup cherché et j’ai beaucoup trop usé des soirées festives. Je me posais pas mal de questions sur mon avenir. J’étais alors à Dijon et j’ai fait les bonnes comme les pires rencontres. Je suis finalement parti rejoindre mon frère à Paris qui, à l’époque, était aussi un peu perdu. J’ai travaillé sur des missions d’intérim.

Je suis finalement retourné chez mes parents ; pour moi, c’était un échec, une phase difficile. J’ai rencontré un réalisateur et potier en juin 2015 ; un bon ami mais qui buvait beaucoup. J’ai moi aussi fini par sombrer dans l’alcool. Je me suis fait interner d’office par le maire du village de mes parents dans un CHS pour un temps de repos qui a duré quatre mois. Le motif de cet enfermement forcé était : « sentiment de persécution et accentuation de l’agressivité verbale ». J’ai ressenti cette décision comme une véritable trahison. Je me souviens très bien de ce moment : quand j’ai vu les ambulanciers, je me suis mis à courir, ils m’ont rattrapé au bout d’un kilomètre et une voiture de gendarmes m’attendait. Avec le recul je me dis que malgré la violence de la situation, c’était un mal nécessaire.

 Au bout de quatre mois au CHS, j’ai finalement trouvé un appartement à Auxerre. Suivi par un psy, on m’a diagnostiqué un trouble bipolaire ; à cause des médicaments très puissants, je dormais toute la journée. J’ai réussi à négocier une baisse progressive des dosages.

C’est une infirmière qui m’a parlé de LADAPT. Je prépare un titre professionnel de commercial ; ma formation va durer un an et demi. J’accepte ma situation en tant que personne handicapée à LADAPT, mais le fait de me retrouver en permanence avec d’autres personnes dans la même situation de handicap, me ramène constamment à mon état.

 Je suis plutôt réservé avec les inconnus. Je suis aussi têtu et orgueilleux. Assez sociable, j’aime bien les gens et ils me le rendent bien. Pour moi l’amitié est essentielle. J’ai une nature assez joyeuse et je suis combatif. Je suis musulman mais pas pratiquant ; la religion m’a aidé à ne pas trop dévier.

 Mon rêve serait de pouvoir mener une petite vie tranquille, toute simple, avec un emploi, une famille et des enfants. Même si je ne crois pas aux valeurs du mariage, je crois en l’amour. J’ai beaucoup changé ; avant j’étais beaucoup plus ambitieux.

Si j’avais un message à transmettre aux hommes ce serait : « Aimez-vous les uns les autres, car personne n’est meilleur qu’un autre, nous sommes juste tous différents ! »

VALERIE LAVAIVRE-1200362
Valérie Lavaivre a 30 ans, elle est mariée et habite à Seignelay

Valérie L.

J’ai deux grands frères, Johnny et Dominique qui sont tous les deux couvreurs dans la même entreprise familiale. Je suis née de la deuxième union de mon père, avec ma mère. Mon père, à la retraite depuis deux ans, était lui aussi couvreur et ma mère, femme au foyer.

Durant mon enfance, mes parents ont remis leur couple en question et j’ai été prise en charge par une amie de ma mère pendant 4 ans (de 2 à 6 ans). J’ai été marquée par cette période que j’ai mal vécue.

Je suis ensuite revenue m’installer chez mon père, mais je naviguais régulièrement chez mes grands-frères qui étaient alors installés. Ces derniers m’emmenaient aussi en vacances ; ils m’ont beaucoup protégée. A l’âge de 12 ans, j’ai vécu une partie de ma vie avec Johnny qui était encore célibataire.

J’ai rencontré Daniel, mon mari à 17 ans ; il était en apprentissage pour devenir boucher, moi en CAP petite enfance et nous étions logés dans la même famille. Daniel m’a tout appris de la vie, il m’a fait grandir. Nous nous sommes soutenus mutuellement dans toutes les épreuves de notre vie. En 2004, nous nous sommes installés ensemble et nous nous sommes mariés en 2014. La consécration de notre couple serait d’avoir un enfant.

Malgré une mauvaise scolarité, j’arrive à obtenir mon Brevet des collèges. J’ai eu mon CAP petite enfance, malgré des relations conflictuelles avec les filles de ma classe ; à l’époque, j’étais plus fragile et je me faisais marcher dessus. J’ai ensuite préparé un bac pro service en milieu rural (bureautique). A la fin de mes études, j’ai enchaîné les petits boulots à droite, à gauche dont la vente de vêtements à domicile avec un camion, pendant 9 mois. Pendant un an, j’ai gardé les trois enfants d’un parisien ; je faisais 46h en 4 jours, du lundi au jeudi. J’étais gouvernante en quelque sorte. Je suis toujours en contact avec cette famille. J’ai obtenu par la suite, un certificat de qualification d’employée de commerce.

Je suis rentrée à LADAPT en 2014 pour une pré-orientation. Ce temps de réflexion m’a permis de faire mon choix vers le métier de secrétaire, mais je ne pourrai pas travailler à temps plein.

Mon rêve serait d’avoir un enfant, de vivre normalement, comme tout le monde.

En 2008, à 20 ans, on m’a découvert une maladie congénitale ; j’avais les reins d’un enfant (6 centimètres), ils ne se sont pas développés. J’ai eu des infections urinaires régulièrement. J’ai échappé à la dialyse, mais encore aujourd’hui, je dois prendre six médicaments par jour (avant la greffe, je devais en prendre une trentaine). Ma santé s’est dégradée ; j’étais très fatiguée. Le 2 mai 2012, j’ai été en arrêt de travail ; je dormais 18h par jour. Je parvenais à assurer le minimum pour mon mari, mais j’étais exténuée.

 En 2016, j’ai eu une greffe de reins. En 2017, j’ai été hospitalisée une douzaine de fois pour infections importantes. Aujourd’hui, j’ai un contrôle de santé une fois tous les trois mois. Mon médecin, c’est mon ange-gardien.

Mon statut d’handicapée ne me gêne pas ; je dois composer toute ma vie autour de ma santé, donc je fais avec. C’est surtout les autres que ça gêne. Comme il n’est pas visible, quand je me gare sur les places réservées, on pense que je triche. Les gens sont très méchants. J’ai porté un masque durant 3 mois ; les gens me regardaient comme une bête curieuse. Je suis toujours dans l’angoisse, très à l’écoute de mon corps, du moindre signal d’alerte. Je suis moins immunisée, je dois donc sans arrêt faire attention.

Toutes ces réactions négatives m’ont rendue plus forte. J’ai la niaque de vivre et tant que je ne suis pas à l’hôpital, j’avance ! Je suis plutôt timide mais je ne le montre pas. J’ai un fort tempérament, je suis franche, méfiante et généreuse. J’observe beaucoup les gens.

Aujourd’hui je vis pour moi, mais aussi pour mon mari et mes parents que je ne remercierai jamais assez.

Si j’avais un message à faire passer aux hommes, ce serait : « Foutez-moi la paix ! »

PIERRE BURTIN-1200506
Pierre Burtin, 54 ans, habite à Montchanin. Il vit en concubinage et il est père de Paul, 33 ans et grand-père de Lahena, 6 ans.

Pierre

Je suis né à Montceau-Les-Mines (71) à la maison ; l’infirmière était venue accoucher ma mère en vélo. A cette époque, c’était courant. Mon père était mineur et ma mère au foyer pour s’occuper de ses sept enfants. Je suis le cinquième enfant de la fratrie. Quand j’avais 1 an ½, mon frère de 7 ans est décédé suite à un accident de la route.

J’ai eu une enfance très heureuse. J’ai vécu dans un quartier de mineurs et j’avais beaucoup de copains. Nous faisions des cabanes, des parties de foot improvisées et du vélo. Mon père était strict, mais jeune, je ne me souviens pas avoir pris une seule raclée. Quand nous étions à table et que nous étions un peu trop agités, je me souviens que mon père enlevait sa ceinture, l’enroulait sur elle-même et la posait sur la table ; ça suffisait à nous calmer. La vie de mineur était difficile, il fallait que la maison file droit. Maman était très affectueuse et distribuait des câlins à chacun de ses sept enfants.

Ma famille est restée très soudée jusqu’au décès du père. Dans le années 60, il ne pouvait plus descendre dans les mines ; il est devenu gardien à la centrale thermique de Lucy, qui appartenait aux houillères. Maman est aujourd’hui encore en vie et je vais la voir régulièrement.

J’étais un élève qui restait dans la moyenne mais je n’aimais pas ça. A 15 ans, j’allais toujours filer un coup de main au boulanger du quartier ; j’adorais ça. Mon père m’a trouvé un contrat d’apprentissage dans une boulangerie de Montceau-les-Mines mais ce fut les deux pires années de ma vie. Le patron tapait ces jeunes ouvriers pour un oui ou pour un non, jusqu’au jour où l’un d’entre eux a fini par le frapper à coup de rouleau à pâtisserie. Je n’ai pas eu mon CAP, mais j’ai eu la pratique.

En 81, j’ai eu un grave accident de moto ; 15 jours de coma, sourd d’une oreille qui ne s’est jamais rétablie et aveugle d’un œil. J’ai traversé une année de soins douloureux. Après ça, je n’ai plus voulu remonter sur une moto, alors que j’adore ça.

Rétabli, je pensais que je serais dégouté de la boulangerie à cause de ma première mauvaise expérience professionnelle. J’ai finalement trouvé un bon patron qui m’a embauché pour remplacer un ouvrier parti faire son service militaire. Au bout de trois mois, ce dernier est revenu, car il a été exempté pour blessure.

J’ai ensuite trouvé une place chez un boulanger à Saint-Vincent- Bragny de 82 à 85. C’était un patron exceptionnel, un père spirituel. En 1985, j’avais 22 ans. Mitterrand avait fait passer la loi sur la retraite à 60 ans. Mon patron a voulu me vendre son affaire. J’étais alors trop jeune, ça m’a fait peur.

Du coup, j’ai racheté une plus petite boulangerie, dans le quartier de Montceau-les-Mines où je suis né. A l’époque, j’étais déjà marié avec ma première compagne, avec qui je vivais depuis l’âge de 17 ans. En 1984, Paul, notre fils est né. En 89, nous avons divorcé et j’ai dû revendre mon affaire. L’argent, encaissé alors, a servi à solder le crédit.

En 1991, j’ai rencontré Odile, ma compagne actuelle ; c’était alors une amie. En 2005 nous nous sommes mis ensemble.

J’ai ensuite enchainé les boulots en tant qu’intérimaire, jusqu’à mon contrat avec Microfusion au Creusot. Je faisais du meulage pour moteur d’avion. En 1993, il y a eu un plan social et on m’a donné le choix entre partir dans une filiale de l’entreprise en Normandie ou le licenciement. J’ai choisi de partir avec mon fils de 9 ans. Je m’y suis fait des amis très vite. J’ai rencontré une femme qui travaillait dans la même usine que moi et nous avions décidé de nous marier. Nos enfants respectifs ne s’entendaient pas du tout et à 15 jours de la noce nous avons tout annulé. En 1999, je suis revenu en Bourgogne.

J’ai travaillé chez TSI et j’y suis resté jusqu’en 2001. De 2001 à 2010, j’ai à nouveau été intérimaire ; c’était une période de crise au niveau de l’emploi. En 2010, je prends la décision de reprendre la boulangerie de Saint-Vincent-Bragny, qui était alors fermée depuis deux ans. Pendant un an, l’affaire tourne bien. En mai 2011, ma sœur Sylvie décède subitement d’un anévrisme. Mon état de santé se détériore sérieusement ; j’enflais à vue d’œil, j’avais de l’eau qui sortait en grande quantité par toutes les pores de ma peau de façon inquiétante, je faisais de la tachycardie.

On m’emmène à l’hôpital en urgence. Il s’avère que j’avais une insuffisance cardiaque ; mon cœur battait à 200 pulsations/minute. Les médecins appuyaient sur mes genoux ; l’eau giclait dans la pièce, c’était impressionnant. Je me souviens leur avoir dit que je voulais sortir pour reprendre le boulot et qu’ils m’avaient répondu : « Dans l’état où vous êtes, vous n’avez que quatre heures à vivre ! ». Ils m’ont retiré plus de 28 litres d’eau par les voies naturelles. Ce problème de santé m’a tout détraqué ; j’ai fait du diabète notamment. J’ai subi trois interventions du cœur ; ils m’ont brulé les faisceaux électriques que mon cœur fabriquait sans arrêt. Depuis février 2012, j’ai un contrôle tous les ans et je me bourre de médicaments du type anticoagulants et bétabloquants. Je suis reconnue travailleur handicapé entre 50 et 80% avec beaucoup d’interdictions : alimentaires mais aussi certains métiers comme pontier ou cariste (alors que j’étais en possession de permis), pas de froid, ni de chaleur.

En 2016 j’ai fait une SLIVE, après une année de préparation. Je suis passé de 152 à 115 kg mais ce n’est pas assez ; mon objectif est d’atteindre les 100 kg mais c’est pas facile. Durant la même année, je suis allé à LADAPT pour une pré-orientation afin de réfléchir sur le métier que je pourrais envisager. A la base, je voulais travailler dans le secteur social. Aider les gens en difficulté, c’est mon truc, mon passé de syndicaliste y est peut-être pour quelque chose. Ça m’a été refusé car je suis trop sensible. J’ai finalement fait le choix de commercial, porté par ma capacité à m’exprimer facilement. Ma formation se termine le 16 mars 2018 ; je suis impatient de commencer à bosser.

Mon rêve serait d’abord d’avoir du travail. J’aimerais acheter une petite maison. Retourner vivre en Normandie ou aller poser mes bagages en Bretagne me plairait aussi, mais ma compagne n’aime pas ces régions.

J’aime la pêche à la ligne en rivière ou en étang ; j’y vais quand je peux avec le concierge de la cité où je vis. En tant qu’ancien rugbyman, j’aime aussi le sport comme le foot ou le rugby, mais aujourd’hui c’est devant la télévision que j’assouvis cette passion.

Je suis plutôt gueulard, râleur et colérique. Ma compagne me reproche d’être trop serviable. Je suis généreux et bon vivant.

Si j’avais un message à transmettre aux hommes de ce monde, ce serait : « Arrêtez de faire la guerre ! »

NICOLE ROY-1200427
Nicole, 57 ans, habite à Seignelay. Elle est célibataire,  mère de Sonia, 33 ans et grand-mère de Chloé, 3 ans et Mathias, 1 an.

Nicole

Je suis née d’une fratrie de 6 enfants (1 frère et 4 sœurs), dans l’Yonne, à la campagne, dans un hameau isolé de tout. Mes parents étaient cultivateurs. J’étais une enfant un peu sauvage.

J’étais pensionnaire avec ma sœur, chez une nourrice qui avait une fille. Ma grande sœur avait une place privilégiée dans cette famille, moi j’étais considérée comme le pauvre Caliméro. Mon enfance fut un peu triste mais heureuse. Nous étions comme « chien et chat » avec ma sœur.

Ma primaire s’est bien déroulée. Au collège, c’était plus compliqué ; des résultats plus ou moins bons, en fonction des professeurs. Adolescente, j’ai fait des conneries de jeunesse comme tout le monde mais rien de grave.

A 23 ans je me suis mariée. J’ai vécu 13 ans avec mon mari. Nous avons eu une fille et nous avons divorcé. Nous n’étions pas sur la même longueur d’onde. Il a fini par nous quitter sans donner de nouvelle pendant un an. Le plus difficile ça a été pour ma fille. Aujourd’hui, il est décédé d’une grave maladie. J’ai fait ensuite une rencontre avec un autre homme, qui a duré 7 ans, nous vivions chacun chez soi.

J’ai travaillé 35 ans dans une usine de fabrique de ressorts. J’ai fini par être reconnue inapte au travail à cause des gestes répétitifs que j’ai effectués pendant toutes ces années. Je souffre notamment d’acouphènes dû aux sifflements des automatismes et je me suis sentie bien seule face à l’incompréhension de mes collègues. Mes derniers moments au travail ont été très difficiles pour moi.

Aujourd’hui, à LADAPT, je prépare une qualification de secrétaire-comptable. C’est intéressant mais difficile. Ça me demande beaucoup d’investissement. J’ai 35 heures de formation par semaine, plus tout le travail à la maison en plus de mes recherches de stages. J’ai parfois l’impression que toute ma vie tourne autour de cette formation. Mais je n’ai pas le choix, je dois travailler pour boucler mes fins de mois.

Ma fille n’habite pas la région, on se voit peu. Je rends souvent visite à mon père très âgé, ma mère étant décédée.

J’ai l’impression d’être nulle, de ne savoir rien faire, de ne pas exister. Je ne sais pas me mettre en avant. C’est difficile d’être toute seule avec plein de monde autour de soi. Encore aujourd’hui, j’ai toujours du mal à m’imposer aux autres. Je suis toujours en retrait, timide, fragile. Je préfère être seule. Parfois j’ai envie de plaquer le système, de me marginaliser.

Ce qui me déplait c’est le fait de devoir tout planifier, tout organiser, tout réserver ; ça ne me convient pas. Je suis une ancienne auto-stoppeuse et le hasard des rencontres, parfois bonnes, parfois mauvaises, me convient davantage. Ce que j’aime dans cette pratique c’est le côté éphémère des relations, sans engagement. Le fait que quelqu’un acceptait de s’arrêter pour me prendre en stop était pour moi, un geste énorme de générosité ; ça me touchait beaucoup. J’ai fait de belles rencontres.

Je suis têtue, déterminée, très réservée, plutôt timide. J’aimerais qu’on me voit. J’aime la marche et le dessin ça me détend. Mon rêve serait de pouvoir voyager hors des sentiers touristiques, d’être libre.

Si j’avais un message à transmettre aux hommes, ce serait : « Ne parlez pas tous en même temps ! »

GILLES LEMARQUIS-1200248
Gilles Lemarquis, 52 ans, en concubinage avec Nelly qui a deux enfants, Pierre et Marie. Il habite à Blannay et a lui-même 2 enfants, Cyprien, 25 ans et Josselyn, 21 ans, qu’il ne voit plus.

Gilles

J’ai grandi à Etouvans, près de Montbéliard dans un milieu très féminin avec ma mère et mes 3 sœurs. Ma grande sensibilité vient sans doute de cet environnement. Mon père représentait l’autorité. Il a été contremaître ajusteur chez Peugeot à Sochaux (il faisait les 2×8) et travaillait aussi au transport de bétails pour un maquignon et un boucher du village. Il m’emmenait régulièrement avec lui pour le transport des vaches, taurillons et autre bœufs. Il y avait aussi quelquefois des porcs et des moutons à engraisser, ou à emmener directement à l’abattoir pour les boucheries de son patron. A la maison nous n’étions pas dans le besoin, il y avait toujours de quoi manger. Ma mère n’avait pas besoin de travailler. Mon père était un gros bosseur, il m’a enseigné la valeur du travail, mais il buvait beaucoup. Je me souviens l’avoir ramené plus d’une fois complètement saoul à la maison. Je buvais déjà à 14/15 ans avec mon père. Aujourd’hui j’aime l’alcool ; j’en ai besoin pour gérer mon stress, mais je sais gérer.

A l’école, j’étais le clown de service. Je ne travaillais pas. J’ai quand même fini par décrocher un CAP agricole à Besançon. En 84, j’ai devancé l’appel de l’armée ; j’étais volontaire pour un service long de 14 mois. Contingent 85/12, je n’avais pas de boulot ; c’était une façon comme une autre de faire quelque chose. J’étais toujours volontaire pour les manœuvres. Quand Tchernobyl a pété, ma garnison se trouvait juste à 200 kms. A l’armée, j’ai appris pas mal de chose et notamment à jouer aux échecs avec mon capitaine ; on s’occupait comme on pouvait.

C’est en 88 que j’ai rencontré ma première femme, c’était en boîte de nuit. Je me suis marié en 92 et nous avons eu deux enfants. Nous avons divorcé en 2005, à ma demande.

Quand j’ai quitté l’armée, je suis devenu chauffeur céréalier dans l’Yonne pendant 8 ans. Dans un domaine constitué en GAEC, j’ai été le premier ouvrier agricole et viticole à être recruté avec 80 hectares de terre agricoles et 11 hectares de Chardonnay à entretenir.

Je suis tombé, du haut d’un toit sur un trottoir, en 1989 ; depuis j’ai une arthrodèse, c’est-à-dire que mes vertèbres et cervicales sont soudés ensemble. Je suis reconnu personne handicapée à 80%, pour lombosciatique, diabète, cholestérol, hernie discale … 80% c’est le seuil maximum pour pouvoir encore prétendre à une vie en milieu ordinaire. Au-delà, on doit rester à la maison et moi je ne veux pas.

Après une opération, j’ai travaillé sur un poste de cadre viticole et j’ai dirigé 10 ouvriers jusqu’en 2006. J’ai ensuite enchaîné les petits contrats jusqu’en 2016, en tant que tâcheron viticole pour faire de l’argent. J’ai toujours fait ce que je voulais dans ma vie professionnelle.

Puis j’ai rencontré Nelly sur un site de rencontre. Je vis avec ma compagne depuis 11 ans. Elle a deux enfants que j’aime comme mes propres enfants : Marie, 15 ans et Pierre, 18 ans. Malheureusement, je ne vois plus les miens et c’est une vraie souffrance pour moi. Nelly est responsable hôtelière, diplômée aide-soignante en EhPAD. Grâce à elle, j’ai pu travailler en cuisine dans cette structure durant 8 mois. J’ai adoré cette expérience. De 2006 à 2015, j’ai pris 50 kg ; j’ai des tendances boulimiques, je suis gourmand, gourmet et amoureux.

En 2017, j’ai commencé une pré-orientation avec LADAPT. J’ai fais finalement le choix du métier d’agent de restauration collective et j’en suis content.

Si je devais me décrire, je dirais que je suis un Pharaon. Je suis plutôt généreux, j’essaIe d’œuvrer pour un monde meilleur ; je suis hyper sensible et très humain. Je suis aussi déterminé et têtu (on me donne le surnom de « t’as toujours raison ! »). Je vais toujours trop loin dans mes analyses de situation et du coup j’en deviens chiant (c’est ma compagne qui le dit avec humour).

Je rêve d’emmener Nelly à Abou Simbel ; je suis un passionné de l’Egypte ancienne car je trouve que cette civilisation était très en avance sur son temps. J’aimerais aussi l’emmener voir le grand canyon aux Etats-Unis. Ce sont mes rêves, pas les siens, mais j’ai tellement envie de lui faire découvrir la magie de ces lieux.

Si j’avais un message à délivrer aux hommes de cette terre, je leur dirais : « Arrêtez les conflits de religions et ensemble, changeons le monde ! »

FRA - DALILA BRENOT - ALTER EGAUX - ADPAT
Dalila Brenot a 41 ans, elle est mariée et à deux enfants (Paulin, 17 ans et Simon, 14 ans). Elle habite à Andryes

Dalila

J’ai une petite sœur plus jeune de 10 ans de moins que moi ; elle s’appelle Jessica. Mon père, marocain, est décédé. Il était ouvrier ajusteur en mécanique. Ma mère était ouvrière en usine et aujourd’hui elle est retraitée.

J’ai vécu ma petite enfance à Trappes jusqu’à mes 8 ans, dans les Yvelines puis après mon adolescence dans la Nièvre. J’étais une enfant solitaire. J’avais des copains et copines mais j’aimais la solitude. A l’école primaire j’étais une élève moyenne. Au collège c’est devenu compliqué car maman ne pouvait pas m’aiderpour mes devoirs. Au lycée, j’ai fait un BEP vente mais j’ai arrêté car ça ne me plaisait pas.

J’ai fait de nombreux petits boulots, des missions pour des associations, des petits contrats. Essentiellement des ménages et du repassage. A 19 ans, j’ai suivi une formation à Clamecy ; j’ai fait ça pour ne pas être au chômage, pour m’occuper. A 24 ans, j’ai passé un CAP petite enfance en candidat libre en 2 ans. J’ai obtenu mon diplôme en 2001 et j’étais alors enceinte de mon fils. J’ai fait des stages mais je n’ai pas trouvé de boulot.

Je suis devenue agent spécialisé des services hospitaliers ; je faisais des ménages dans la maison de l’enfance et la maison de retraite. Mes problèmes de santé m’empêchaient de porter des charges. J’ai donc eu besoin de me reconvertir et j’ai passé un bilan de compétences. Nous avons dû éliminer beaucoup de métiers à cause de mon handicap. J’ai finalement passé un CAP en coiffure. Aucun patron n’a voulu m’embaucher car j’étais, selon eux, trop âgée et ils préféraient prendre des apprentis, une main d’œuvre moins coûteuse. J’ai donc choisi d’abandonner cette voie.

J’ai refait un bilan de compétence avec une conseillère de CAP Emploi et c’est elle qui m’a dirigée vers LADAPT. En 2015 j’ai suivi une pré-orientation pendant 3 mois. J’ai retravaillé durant trois mois en tant qu’ASH, pour finalement revenir à LADAPT et préparer un diplôme de secrétaire assistante.

Aujourd’hui, au bout de 10 ans, j’arrive à assumer mon handicap. Quand on est handicapée, on ne peut pas se projeter ; il faut vivre au jour le jour. Mon objectif à court terme est de trouver un emploi, de m’épanouir professionnellement.

Mon mari, je l’ai connu alors que nous étions adolescents. Nous avions des amis en commun et nous sortions en boîte de nuit et nous allions voir des concerts. Je suis mariée depuis 2015, mais ça fait 20 ans que nous vivons ensemble.

Je suis dynamique, hyper active, déterminée, motivée et d’une nature très joviale. J’ai besoin de m’aménager des temps de solitude qui ne sont pas toujours très appréciés. Je suis forte et courageuse mais je peux être aussi colérique. Bref, je suis entière. J’aime les balades dans la nature. Je suis créative ; je crée des fresques en mosaïque. Je n’aime pas cuisiner mais j’aime faire des gâteaux. Mon mari est cuistot dans une collectivité et c’est lui qui cuisine à la maison. Je me trouve grosse mais je fais attention. Je suis très gourmande.

Mon rêve serait de voir les sept merveilles du monde. J’aimerais aussi aller au moins une fois au Maroc (je n’y suis jamais allée malgré mes origines) pour me recueillir sur la tombe de mon père. Si possible, j’irais avec mes enfants pour qu’ils connaissent leurs racines.J’essaie d’enseigner le respect à mes enfants. Ils doivent apprendre à se contenter de ce qu’ils ont et rester joyeux et dignes quoiqu’il arrive. Il est important aussi, qu’ils soient à l’écoute des besoins des autres.

J’ai deux amies qui comptent; Florence, ma voisine, ma confidente que je connais depuis mon enfance et Pascale, que j’ai connu en 2015, à LADAPT. Avec la première on se voit chez l’une et chez l’autre et la seconde, on se fait un petit resto de temps en temps.

Je ne sors pas trop ou si je le fais c’est en famille et pendant les vacances. Ma famille pour moi, c’est un élément moteur ; c’est grâce à elle que je tiens et que j’avance.

Si j’avais un message à transmettre au monde, ce serait : « Vivez en paix ! »

JEREMY GUERTON-1190941
Jérémy Guerton habite à Brienon. Il a 39 ans, marié et il est père d’Hugo, 12 ans et d’Elisa, 10 ans.

Jérémy

Je suis le dernier de trois enfants. J’ai vécu mon enfance en région parisienne, mais les évènements de ma vie ont fait que j’ai beaucoup bougé.

Je suis né grand prématuré ; j’ai été réanimé à trois reprises et les médecins ont tout de suite annoncé à mes parents que je serais un enfant qui ne parlerait et ne marcherait pas, en bref que j’étais destiné à devenir « un légume ». On leur a ainsi suggéré de m’abandonner.

Mon entourage n’a rien lâché et s’est battu pour que je puisse grandir dans les meilleures conditions. J’étais un enfant qui grandissait lentement mais qui réfléchissait vite.

J’ai fait mes premiers pas à quatre ans ; j’avais les tendons d’Achilles trop courts, ce qui déclenche des douleurs telles que tendinites, lombalgies, contractures, crampes et courbatures très douloureuses. J’ai rencontré des médecins qui ne travaillaient que pour l’argent, qui considéraient leurs patients comme des morceaux de viande. Je me suis heurté à la douleur de tant de personnes handicapées dans les centres et à la mort aussi. J’ai passé des étés, emplâtré des jambes à la taille pour tenter de détendre les tendons.

En 2016 je ne pouvais plus marcher. J’ai consulté plusieurs spécialistes qui m’ont annoncé que je ne pourrais plus me déplacer qu’en fauteuil roulant. J’ai appelé un podo-orthésiste qui avait inventé des orthèses et il m’a sorti d’affaire.

J’ai appris avec le temps à bien connaître mon corps et ses limites. Au cours de mon parcours, j’ai rencontré un docteur extraordinaire qui avait monté son propre centre de rééducation pour les enfants handicapés. Très rapidement, avec toutes les épreuves qui ont jalonné mon parcours et que j’ai réussi à franchir, je me suis dit « Tout est possible » ; c’est devenu un leitmotiv pour moi.

Dans ma vie, j’ai travaillé au détriment de ma santé. Quand j’ai quitté mes parents, je me suis retrouvé dans une période difficile où tu ne comptes que sur toi-même et ta seule ambition est de rentrer de l’oseille. A l’âge de 12 ans, je me suis retrouvé seul avec ma mère et j’ai commencé ma vie professionnelle à l’usine dès l’âge de 16 ans, en tant qu’apprenti électromécanicien. A 19 ans, j’avais acheté mon premier appartement ; je n’avais pas de garant, j’étais trop jeune, handicapé, les banques ne voulaient pas m’accorder un prêt ; j’ai donc travaillé deux fois plus pendant un an et demi, pour finalement payer cash mon premier investissement. Je n’ai jamais rien lâché et je serais prêt à pousser cent portes pour trouver la bonne personne.

Je suis très bavard, plutôt colérique -mais je me soigne-, maladroit et très souvent fatigué ; j’ai toujours pensé que c’était mauvais de montrer ses faiblesses, ses vulnérabilités. J’aime faire de l’humour et j’ai un grand sens de la dérision me concernant. Je vois mon handicap comme une force, plus ou moins évolutive. J’aime être dans l’urgence et je refuse d’être « hors norme ». Ce n’est pas simple d’être « différent » et je fais tout pour faire plutôt envie ; je ne lâche rien. J’aime aussi fédérer d’autres personnes autour d’un projet, les accompagner vers l’accomplissement de leurs objectifs, de leurs rêves. Les gens ont peur de tout ; depuis l’enfance, on les bassine en leur répétant : « Ce n’est pas possible ! ». Mon esprit est toujours en activité. Sinon, quand je me regarde dans le miroir je vois que j’ai pris 10 kg de trop et qu’il me faut les perdre, mais globalement je me trouve beau.

Je suis de ceux qui voient « le verre à moitié plein », cependant je m’organise pour cultiver l’espoir, avec le soutien de ma femme. Avec mon épouse, nous nous sommes tournés autour durant 10 ans avant de vivre ensemble 7 ans, puis de nous marier le 20 mai 2017. La philosophie de notre couple est de vivre dans la joie car la vie est trop courte. J’ai mangé mon pain noir, maintenant je veux me régaler. Aujourd’hui, nous travaillons ensemble sur la création d’une entreprise de vente à domicile de produits du quotidien. A LADAPT, je prépare un bac en commerce pour acquérir toutes les compétences nécessaires à la gestion de notre entreprise.

J’aime les sports extrêmes ; ils apaisent mes douleurs, me permettent de me dépasser et mon esprit prend le pas sur mon corps, contrairement à d’habitude. J’ai développé également une passion pour les jeux de Lego anciens. Durant une longue période de repos à cause de ma santé, ma femme m’a acheté une boîte de lego pour m’occuper et depuis je vais aux expos et je suis à l’affût de tout ce que je peux trouver en termes de nouveauté ou d’antiquité.

A mes enfants, j’enseigne que la vie n’est pas toujours simple, mais que tout est possible.

Si j’avais un message à faire passer au monde, ce serait : « Ne laissez personne vous empêcher de réaliser vos rêves ! » et «  Nous ne faisons rien de grand tout seul ».

FRA - VALERIE TERREAU - ALTER EGAUX - ADPAT
Valérie Terreau, 50 ans, divorcée, deux enfants (Loïc, 24 ans et Alexandra, 20 ans), habite à Sens

Valérie T.

J’ai démarré ma vie à Montreuil, en région parisienne. Je suis fille unique. Après son accouchement, ma mère ne pouvait plus avoir d’enfant. Elle travaillait au Crédit Lyonnais et mon père à la police nationale. A cette époque, j’étais la grande fierté de mon papa. J’ai peu de souvenirs de ma petite enfance, à part que j’étais une bonne élève à l’école.

Ma mère, en dépression, est devenue alcoolique. Ça n’allait plus, alors mes parents ont décidé de déménager à la campagne. Mon adolescence, je l’ai passée en Seine-et-Marne, dans un endroit ravitaillé par les corbeaux. J’étais alors portée par un sentiment de liberté incroyable. Je faisais beaucoup de virées en vélo. J’étais une jeune fille plutôt sage, raisonnable, très timide mais sociable. Mes années au collège (qui accueillait aussi des lycéens) ont été un véritable choc pour moi ; j’étais très déstabilisée par tous ces changements de repères et de fonctionnements. Arrivée en 3ème, on m’a proposé un redoublement ou un CAP en comptabilité. Je ne voulais ni l’un, ni l’autre.  Je souhaitais rentrer dans la vie active. Je me suis finalement engagée dans un cursus pour obtenir un CAP de fleuriste avec contrat d’apprentissage. Je n’ai pas terminé ma scolarité ; j’ai tenté de me présenter à l’examen en candidat libre, mais j’ai échoué.

Le patron de mon apprentissage m’a soutenue ; il souhaitait me voir ouvrir une boutique de fleurs. Il avait confiance en moi. C’est ainsi qu’à 17 ans, je me suis retrouvée gestionnaire de son magasin quand il partait en Normandie, avec son épouse, dans leur deuxième boutique. A 18 ans, j’ai monté mon entreprise et j’ai vendu des fleurs sur les marchés et sur le parking d’un Leclerc à Coulommiers.

Je me suis mariée à 23 ans. J’ai arrêté la vente et j’ai travaillé dans l’hôtellerie et la boucherie sur des petits contrats durant 5 ans.

J’ai perdu mon premier enfant alors qu’il avait 1 an ½. J’ai eu mon deuxième enfant, Loïc, 3 ans après, puis un troisième, Alexandra.

A 30 ans j’ai travaillé pour les boîtes d’intérims, puis 7 ans en tant que manager logistique pour le Printemps, dans un entrepôt de stockage. Je gérais une trentaine de femmes. Les relations avec le personnel étaient très difficiles. J’ai fini par faire une dépression. Je ne voulais pas ressembler à ma mère qui tenait avec l’alcool et les médicaments. J’étais dans le déni ; je ne voulais pas reconnaître que j’allais mal.

Mon mari était un pervers narcissique. Il battait les enfants. J’ai fini par péter un plomb, sept ans après la mort de mon premier enfant et de mon père.

J’ai fait une rencontre avec un autre homme avec qui j’ai vécu 10 ans. J’avais pris beaucoup de poids, je pesais 160 kg, je ne pouvais plus bouger et j’avais peur de finir en fauteuil roulant. En 2011, après deux ans de réflexion, j’ai fait une Sleeve gastrectomie ou « gastroplastie verticale calibrée avec résection gastrique » qui consiste à retirer une grande partie de l’estomac, pour former un tube. J’ai perdu 74 kg. Cette perte de poids a été un vrai choc psychologique pour moi ; je ne me reconnaissais plus et je n’aimais pas ce que j’étais devenue. J’ai fait une dépression aggravée.

J’ai suivi une formation pour être chauffeur dans les transports en commun en 2010. J’ai décroché mon permis à 42 ans et je suis devenue chauffeur de bus scolaire, pendant 7 mois. L’entreprise m’a demandé de faire des remplacements en zone urbaine. Beaucoup de stress, mon corps m’envoyait en permanence des signaux pour me dire que ça n’allait pas, mais une fois de plus j’étais dans le déni. J’ai fini par consulter et je me suis retrouvée en arrêt de travail durant 4 mois.

Je reviens bosser après avoir négocié des cours de conduite pour me remettre à niveau et uniquement sur les trajets scolaires. Entre temps, ma mère a un accident grave et devient dépendante.

Je consulte un psychologue en CMP qui me déclare bipolaire. Je suis déclarée inapte au travail et me voici avec le statut de personne handicapée. Je n’ai jamais cru au hasard, je me suis toujours dit que les choses arrivaient pour une raison. J’aime la vie, c’est la vie qui ne m’aime pas.

Je prends la décision de quitter mon deuxième compagnon pour le libérer des épreuves de santé que je traverse. J’avais peur de la solitude mais j’ai fini par l’apprivoiser et depuis deux ans je me sens mieux. Je ne sais pas si je me remettrai avec un homme ; j’ai tellement peur de souffrir.

Je commence à m’occuper de moi depuis que je suis à LADAPT. Je n’ai plus de rêve, je vis au jour le jour.

Si j’avais un message à transmettre aux hommes de ce monde, je leur dirais : « Souriez à la vie ! »

FRA - LAURENT GOUDIER - ALTER EGAUX - ADPAT
Laurent Goudier à 27 ans, il est célibataire et habite à Auxerre

Laurent

Je parle très peu en général, sauf quand je suis en confiance, notamment avec mes amis.

Enfant, j’avais quelques amis mais un tempérament plutôt solitaire. J’en garde des souvenirs agréables. Je me sentais déjà différents des autres, je n’étais pas attiré par les mêmes choses et je trouvais leurs jeux très « clichés ». J’étais plus mature qu’eux.

Avec ma sœur Julie, qui a deux ans de moins que moi, nous étions très fusionnels même si de temps en temps, nous nous bagarrions. Elle est née handicapée et elle a été très protégée par notre mère et moi-même. Quand elle est partie à l’internat pour ses études, nous nous sommes éloignés et j’ai le sentiment d’avoir perdu des moments de vie importants avec elle. Elle vit désormais à Nantes.

Ma mère, Anne-Marie était aide-soignante en milieu hospitalier. Maintenant elle est animatrice dans une clinique cardiologique ; elle organise des dégustations de thé, la fabrication de cocktail de fruits, diffuse de la musique, fait faire des mandalas, des ateliers mémoire … J’admire beaucoup ma mère ; elle est généreuse et à une grande bonté d’âme. Elle est aussi handicapée (une malformation nasale) et mon père est sourd d’une oreille ; la question du handicap, c’est quelque chose qu’on connaît bien dans la famille.

Mon père est ingénieur en électronique. Il a perdu son père assez jeune ; j’avais 4 ans à cette époque-là. Ça a été un gros choc psychologique pour lui et suite à cet évènement douloureux, il s’est mis à avoir des bouffées délirantes. A chaque fois les pompiers venaient le chercher et ça m’a beaucoup affecté. J’ai des échanges avec lui, mais ils restent plutôt impersonnels.

J’adore mes parents !

A l’école primaire j’étais plutôt bon, mais en sixième c’était la cata ; perte de repères et harcèlement car j’étais tout seul. En 5ème, j’avais des copains ; j’étais plus épanoui. Au lycée, j’étais perdu aussi, je me suis fait de nouveaux potes mais j’ai arrêté en seconde. J’ai passé un BEP électrotechnique puis un BAC pro. J’ai tenté un BTS mais j’ai dû arrêter à cause de la maladie.

Je suis schizophrène et je me suis toujours posé la question du facteur génétique de cette pathologie. Je pense qu’elle me vient de mon père. Je suis sous traitement depuis 7 ans. Ma maladie s’est déclenchée au moment de ma rupture avec ma copine. Au début j’avais des troubles anxiogènes et de dépression. Ma relation ne pouvait pas durer à cause de ma maladie. Elle est moi n’étions pas sur la même longueur d’onde. J’étais en dehors de sa réalité, décalé, trop émotif. Sur le plan sentimental j’étais immature, un « jeune con ».

Après un séjour en Irlande où j’ai consommé pas mal d’alcool dans les pubs, je suis rentré et sont apparus les premiers symptômes liés à la schizophrénie ; j’avais 22 ans et j’étais convaincu que des extra-terrestre allait m’enlever. J’ai donc été hospitalisé en hôpital psychiatrique. Je suis resté durant un long mois en chambre d’isolement, parce que j’avais dit « l’homme est un loup pour l’homme ». Mon hospitalisation a duré 5 mois. Être interné en H.P. c’est la pire chose qui puisse t’arriver ; c’est très éprouvant parce que tu es contrôlé en permanence, tu perds ta liberté, même nos pensées sont contrôlées. Les médicaments sont de véritables camisoles chimiques. J’ai beaucoup appris des autres malades qui souffraient beaucoup. Je me suis fait de nombreux amis que je vois encore à l’extérieur.

Aujourd’hui ça va à peu près. De temps en temps j’ai des pics d’énergie ; en Hindou on appellerait ça la Kundalini, qui correspond à l’éveil de l’énergie cosmique qui gît, latente, en chaque être humain, une telle énergie étant à la source de tous les pouvoirs, de toute la force, de toutes les formes de vie dont elle est capable.

J’écris un journal intime depuis des années ; j’en ai brûlé certains. C’est une forme de thérapie pour moi, une façon de ne pas devenir fou. Je suis quelqu’un d’hyper-sensible. Savez-vous que le mot pathologie vient du grec « Pathos », qui veut dire « souffrir » ou encore « passion » ? Personnellement le sens que je donne à cette maladie est une façon d’être en connexion avec un monde parallèle, je me sens différent, donc privilégié ; c’est une force ! Dans mes phases de délire, j’arrive à filtrer mes idées. Mon médecin m’a dit qu’il y avait des cas de rémission et j’ai l’espoir d’en sortir un jour.

J’adore la lecture ; BD fantastique, développement personnel, santé, … Je collectionne les pierres et je fais de la méditation de pleine conscience. J’écoute beaucoup de musique, principalement des musiques du monde et du rock. Très gourmand, j’aime cuisiner et ma spécialité, c’est la ratatouille.

Je suis optimiste mais néanmoins inquiet, surtout par rapport à la période qu’on traverse. Il y a un changement de paradigme, qui doit nous conduire à une remise en question car notre société évolue. Il y a des choses qui ne sont pas normales, comme le terrorisme ; ça doit changer. Le monde devrait tendre vers la frugalité et l’économie des ressources.

Il faut garder espoir !

Si j’avais un message à transmettre au monde ce serait : « Vous allez finir par vous aimer, bordel de merde ?! »

FRA - VALERIE CRESPIN - ALTER EGAUX - ADPAT
Valérie Crespin a 45 ans et deux enfants (Laura, 21 ans et Cheyenne, 18 ans). Elle habite à Chamvres

Valérie C.

J’ai eu une enfance à la fois heureuse et très douloureuse. Mon père préférait faire la java tous les soirs en sortant du travail avec ses potes et il n’était pas tendre avec maman. Mes parents ont finalement divorcé. Mon frère et moi avons été séparés ; lui avait 4 ans, il est resté avec mon papa et a été élevé par nos grands-parents paternels ; et moi, je suis partie avec ma maman. Ma mère cumulait deux emplois : femme de chambre en Hôtellerie-restauration le matin et l’après-midi aide-soignante en maison de retraite. Mon père était boucher-chevalin. Je suis toujours en contact avec mes parents, que j’aime énormément. J’ai su grandir tout en leur pardonnant leurs erreurs.

En primaire, j’étais une bonne élève jusqu’au divorce de mes parents. J’ai arrêté mes études à 15 ans ½ pour partir en école hôtelière où j’ai eu un CAP de serveuse. J’étais une adolescente très perturbée.

À 14 ans, j’ai subi des attouchements sexuels par le pédiatre qui me suivait. Je suis devenue anorexique jusqu’à l’âge de 24 ans et j’ai fait quatre tentatives de suicide. C’est seulement depuis fin 2017 que j’arrive à en parler. A cette même période, ma mère a fait la connaissance de Smaïn BATAOUI, un militaire et éducateur spécialisé, qui est devenu son meilleur ami. Pour moi il est mon « grand frère », il m’a pris en charge à 15 ans et je peux dire qu’il m’a sauvée.

Après mon CAP, je suis partie un an dans le sud-est de la France pour exercer le métier de serveuse. Je suis rentrée à la maison en 1991 et j’ai travaillé dans un hôtel-restaurant jusqu’en 1995, puis dans un bar-brasserie à Joigny jusqu’en 2005.

En 1995, je suis tombée amoureuse de mon futur mari. Nous nous sommes connus quand nous étions enfants, dans le bac-à-sable du quartier. Le 27 juillet 1996, nous nous sommes mariés et nous avons eu deux beaux enfants. Mon mari est ouvrier cintreur et biker. Nous avons eu de belles années de mariage ensemble. C’est lui qui m’a sortie de l’anorexie. Beaucoup d’amis nous entouraient. Notre vie était centrée sur les enfants, notre couple et le monde des bikers.

De 2005 à 2015, j’ai été assistante maternelle et les week-ends et jours fériés, je travaillais en extra en restauration.

Mon anorexie a considérablement fragilisé mon squelette en plus d’une maladie congénitale et je crois que je me suis tout cassé, sauf le nez ! J’ai passé 10 mois en fauteuil roulant et j’ai marché avec des béquilles de 2012 à 2018.

J’ai eu quatre grossesses, dont mon fils de 18 ans, deux fausses couches, des triplés dont deux sont décédés in-utérin, seule ma fille a survécu (c’est une battante). Plusieurs traitements antidouleurs ont été inefficace. Je suis sous morphine depuis 2012 et actuellement en sevrage.

Actuellement, je suis en phase de divorce. Mon couple n’a pas résisté à toutes ces épreuves. Nous restons cependant de très bons amis.

Je suis passionnée par le mushing (chiens de traineau). Cette passion remonte à la lecture de « Croc-blanc » un roman de Jack LONDON que j’ai découvert en CE2. Je suis quelqu’un d’enthousiaste, forte et très déterminée. J’aime la vie. Je suis généreuse et j’ai beaucoup d’humour et d’amour à offrir. Je pense être un soutien pour les autres. Après, j’ai mes coups de blues, comme tout le monde. Je suis toujours allée au-delà de mes limites, malgré mes problèmes de santé ; j’ai fait du Taïso, qui est un sport japonais, de la marche et le mushing. Aujourd’hui je fais toujours de la moto (j’ai une 125 cm3 custom) et je pratique toujours les randos en chiens de traineaux.

La vie est belle, mais la société est moche ; les guerres, la haine, les attentats, … ça me fait peur. Il ne faut pas s’arrêter de vivre cependant. Mes enfants, je les ai élevés dans l’amour et la joie. Ils sont polis et serviables, ils marchent droit et ne baissent jamais les bras. Mes enfants se sont beaucoup occupés de moi quand j’étais très handicapée. Mes amis bikers et mes deux meilleures amies m’ont aussi énormément soutenue, à une époque où mon handicap me dévalorisait beaucoup.

À l’aube de mes 46 ans, je peux dire que je revis. Je suis passionnée par ma formation de secrétaire assistante à LADAPT. Lorsque je suis entrée en formation, je voulais devenir conseillère funéraire, un domaine dans lequel j’ai grandi puisque c’était la profession de mes grands-parents. N’arrivant pas à trouver de stage dans ce corps de métier, j’ai réussi à effectuer un stage à la Maison d’Arrêt d’Auxerre ou je suis en formation en alternance. C’est un secteur qui me fascine aussi.

Si j’avais un message à transmettre au monde, ce serait : « La chute fait mal, mais même si la montagne est rude, il faut se relever et continuer à la gravir jusqu’à atteindre le sommet. »

 

 

 

 

 

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