Le vent et la mer du Nord m’ont dit …

Jeudi 28 décembre 2017

Calé à l’arrière de la voiture de mon père, la radio vomit les dernières nouvelles; elles traversent ma vie d’enfant, sans laisser de trace visible.

Par la fenêtre, les arbres  penchent du même côté de la route ; leurs os courbés et nus leur donne un air de bossu. Le long de la côte d’Opale, face au Royaume-Uni, souffle le vent du Nord, balayant le cap Gris-Nez et celui du Blanc-Nez.

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Bien avant de voir la mer, je l’entends et je la devine. D’abord, un bruit lointain, sourd  et uniforme qui s’engouffre dans celui du vent du Nord. Et peu à peu tous les bruits lui cèdent et en sont couverts.  Quand la vague monte sur la vague, il se mêle au roulement orageux des eaux, le bruit des coquilles et de mille êtres vivants ou morts qu’elle apporte avec elle. C’est beau à tomber à terre !

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Marée basse ;  un monde prodigieux s’ouvre à moi. Algues, cailloux, roches et galets, étoiles de mer et coquillages, matières vivantes et mortes, champ dévasté, chaos, … J’hésite, intimidé j’attends un signe, j’écoute ce que le vent me dit, je finis par m’y inviter. J’y entre, mais je sens bien que je n’y suis pas chez moi.  Humilité sur cette nouvelle terre qui me conquit…

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Mes nouvelles amitiés sont désormais ici. La mer me parle avec sa grosse voix. Entre la terre silencieuse et les tribus muettes de la mer, le vent me parle aussi, grand, fort, grave et froid ; une harmonie dans laquelle je me glisse,  un dialogue secret entre les éléments et moi, une histoire d’Amour.

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A cette heure, je pense à ma famille ; surtout sa douceur, son amour et sa tendresse. Je pense à ma mère, qui me rend la vie douce et molle dans laquelle j’engourdis mes sens comme dans un bain brûlant. Je pense à mon père, respectable par sa forte tête, qui m’aime aussi fort que la roche. Tous deux m’embrassent d’un amour tendre et fier. Vaillants, ils sont prêts à mourir pour moi; ils me l’ont dit. Mes parents sont des pirates.

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Une bête errante traverse mon horizon ; elle ignore ma présence immobile. Je la contemple silencieux, jusqu’à ce qu’elle sorte du cadre. Puis, je respire à nouveau.

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La mer m’ouvre le cœur. Même les plus durs s’y font prendre. Quoi que je puisse faire, penser, décider, entreprendre, … en ce lieu, je ne serais jamais qu’un enfant, un « petit d’homme ».   Je suis tellement heureux de n’être rien pour elle !

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L’immense plage, comme une page blanche, silencieuse et pourtant si bavarde. Elle nous raconte tant de vies la plage blanche, lorsque des traces griffent sa couverture. Je m’arrête, je lis, je réécris l’histoire de ces pages.

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C’est comme aux premiers jours du monde ; juste l’océan et des petits cratères d’eau tiède, sur une mer de sable nu.  Quand la mer se retire et les découvre, ils s’abreuvent de lumière. Je me penche doucement au-dessus d’eux, prenant soin de ne pas leur faire ombrage.

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Le vent m’a dit que chaque soir, la jeune fille descend sur la plage et regarde la mer. Chaque soir, une vague ronde vient embrasser son amour sur le sable, pour le faire disparaître tout entier dans sa bouche humide.  Mais chaque jour, dans un ruissellement très gai, la vague qui se retire, dévoile un coeur encore plus grand pour lui dire: je t’ai entendu et je ne t’oublie pas.

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De la terre où nous vivons, où nous rêvons, où nous pleurons nos blessures,  la mer, par son horizon infini, par la violence ou la sérénité de sa houle, nous offre la part d’éternité et d’utopie qui manquent à nos vies.

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Un infini à apprivoiser debout, au ras des flots. Je rassemble mes pensées pour rejoindre l’horizon, infinies elles aussi.  J’invente mon journal de la traversée ; une vie, une autre vie, celle de mon aventure secrète.

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Traces, sillages, vestiges, cicatrices, empreintes, … ;  une voie commune et pourtant éphémère, toujours en mouvement.  Une succession du temps qui passe, sans durée, dont le déroulé du récit se lit à cœur ouvert, car nous les connaissons tous ces histoires-là.

 

La nature devrait inventer un suprême dévorateur, un ogre goulu et insatiable qui mangerait l’homme. Une espèce de monstre terrible qui couperait net l’orgueil et la toute-puissance de cet animal étrange. Une bête immonde qui avalerait les morts, les vivants, que dis-je ? tout ce qu’il rencontre. Tout, sauf mes parents et moi.

 

 

Je retrouve mon père un peu plus loin. Il me tend sa large main d’ouvrier, si pleine d’histoires de sa vie. Un caillou en équilibre sur ses doigts ;  un trésor façonné par la mer et le vent. Mon père est un pirate.

 

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Pas de voyage sans retour ; la mer ramène toujours à la côte ce qu’elle soulève.  Aller et venir, partir et revenir ; à marée basse d’autres chemins, d’autres jardins cachés, pour d’autres trésors.

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Debout sur le grand mât, je serais capitaine. La mer m’apprendra ce que les ports assassinent. Je fais ici le premier pas vers un voyage qui durera mille ans. Je ne m’inquiète pas de la mort car après elle, la mouette portera mon âme.

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Ils partent sans regarder qui les regardent, ils partent sans se retourner, sans un au revoir, sans un adieu. Ils s’en vont, sans doute rempli de la terre de légende que je me suis inventé et que nous avons traversé ensemble. Il s’en retourne chez eux, avec une part de moi.

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Le monde retient sur ses épaules fragiles tant de milliers d’années. Vieil homme sage dont le dos rond supporte l’errance de nos chagrins, les minuits de nos regrets, l’hibernation de nos espoirs, l’étau de nos certitudes malheureuses, … Des jours et des nuits, sans rien dire, sans un reproche, tout le poids du monde.

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Visiblement, les hommes se troublent lorsque sournoisement, la marée remonte mollement au rivage. Ils ont raison d’avoir peur ; ces gens-là ne sont pas des pirates. Jamais ils ne feront la paix avec la mer qui leur semble plutôt hostile.  En grappe, visiteur d’un jour, le soir tombant peu à peu à leurs pieds, ils avancent dos à la mer du Nord.

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Le soleil sombre et meurt sur le sable. C’est le deuil quotidien du monde. Nous avons beau voir chaque jour ce spectacle, il provoque toujours en nous le même effet de mélancolie.

Plus tard, quand je serais grand, il sera temps d’écouter mon père. Il me racontera tous les naufrages de la vie d’un homme. Il me dira peut-être aussi les siens, s’il en a envie. Un jour, il sera temps d’écouter autre chose que le vent et la mer du Nord, mais pas tout de suite, pas maintenant…

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Je m’appelle Alexandre Richard, j’ai 10 ans, bientôt 11 en février. Je suis né dans le Nord et j’écoute ce que me disent le vent et la mer.

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