Ce jour-là, au fond de mon placard

-Histoire librement inspirée par la photo d’Olivier Sciannimanico-

–  Au fond de mon placard, le 20 mars 2030 –

Ce jour-là, les arbres aux mains nues n’annonçaient toujours pas la venue du printemps. Il était par conséquent convenu de ne pas quitter son placard pendant les rigueurs du froid. Notre église n’avait plus de cloche et c’est bien ce qui m’inquiétait ; qui nous avertirait de la fin de l’hiver ? Depuis que les hommes avaient pris la décision de prendre congé de la nature, le dehors ressemblait de plus en plus à lui-même. Un mirage. C’était beau à pleurer.

Notre condition aurait pu paraître un drame cauchemardesque, lisse et froid, presque comique, mais c’était un bien nécessaire. La raison mêlée aux sentiments, peut parfois avoir l’aspect d’un accident heureux. Ma prison de bois, dont je restais mon propre gardien, n’était pas sombre et humide comme les cachots, mais plutôt neutre et aseptisée, ce qui lui conférait un aspect presque agréable et rassurant. Une matrice.

Pour passer l’interminable de mes jours et de mes nuits, dans mes yeux grands fermés, je conversais avec mes fantômes, que d’autres auraient appelé « conscience ». Ils me rappelaient qu’autrefois, les hommes superposaient les images du monde pour nous empêcher de découvrir la vérité. Ils me chuchotaient aussi qu’autrefois, chacun de nous criait : « suivez-moi, je suis perdu ! »… Durant ces longues heures de solitude habitées par mes pensées, je m’appliquais à garder mon propre souvenir des choses du dehors. Et mon souvenir à moi n’était pas nécessairement ce qu’on me racontait, ou ce que j’avais vu.

Ce jour-là, je m’inquiétais  de l’absence de cloche dans notre église, mais aussi du temps où il faudrait affronter la foule sortit de son placard. Je me demandais si je parviendrais à survivre dans cette réalité. Je pensais à toutes ces jeunes filles courant dans le printemps libéré. Tout est dit dans l’image de ces jeunes filles qui courent.

Je savais qu’une fois dehors le monde nous apparaîtrait sous un jour nouveau ; les morts pourraient être enterrés et les vivants avoir une autre chance. Sans brusque changement d’humeur, je me dis qu’en fin de compte nous pouvions tous mourir un jour; c’est vivre qui est le plus difficile, non ?

Jusqu’alors tout allait bien, j’étais toujours vivant et je n’avais pas le temps d’avoir peur. Au fond de mon placard j’embrassais mes fantômes pour tenter de leur dire adieu, et je pensais à toutes les jeunes filles qui pourraient courir dans le monde libéré pour célébrer la vie.

Notre église n’avait plus de cloche. Encore trop de fantômes dans les placards, beaucoup trop de fantômes. Ce jour-là, je me souviens, ma réclusion volontaire prenait soudain le goût amer de l’éternité. Pourtant ce jour-là, dehors, je percevais le chant des premières hirondelles…

Victor, 13 ans, enfant de « l’air du renouveau »


La véritable histoire de cette photo :

« l’histoire de cette photo est toute simple. Elle a été prise en juillet 2010. Mes enfants et moi avons passé un week-end à la colline de Sion (en Lorraine) à la recherche des fameuses étoiles de Sion. Pendant une ballade nous sommes tombés sur cette route, déserte et chauffée par le soleil. Je l’ai trouvé très belle. Avec une envie de me l’approprier en l’absence de voiture ! A un moment j’ai demandé à mon fils de s’arrêter. Clic, et voilà ! »

Olivier Sciannimanico

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