Corps de migrants

Extrait de la déclaration universelle des droits de l’homme

Article 13
« Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat…. »

Article 14
« Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays… »

Article 18
« Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion… »

7 janvier 2011 : Attentat à « Charlie hebdo », revendiqué par les djihadistes au nom du prophète.

Le pays est sous le choc. L’attentat contre le siège du journal satirique est à la une de la presse internationale. Les réactions se multiplient pour dénoncer cette violente attaque contre un symbole français de la liberté d’expression. Le slogan « Je suis Charlie » résonne dans toutes les manifestations du monde et s’affiche massivement sur les réseaux sociaux.

Très vite, beaucoup, dont les imams, invite la population à ne pas faire d’amalgame entre l’Islam et les assassins.

Comme une nécessité, une urgence,…

Je reçois la nouvelle comme un coup de poing. Le souvenir de l’attentat du 11 novembre 2001 aux Etats-Unis me revient en mémoire avec le même sentiment : « Nous entrons dans une nouvelle forme de guerre ! ». Mes amies voilées, d’obédience musulmane, subissent des agressions verbales frontales. La parole raciste se libère sur les réseaux sociaux et dans la rue avec des : « c’est la faute des musulmans, qu’ils retournent dans leur pays ». Le Creusot commémore l’évènement devant la Mairie. Silence de plomb dans l’assemblée, je fixe l’instant avec mon appareil photo ; envie d’hurler toute les larmes de mon cœur !

Comme une nécessité, une urgence, …

Dans le même temps, débute la révolution syrienne avec un déplacement massif de la population et six millions de Syriens qui fuient leur pays. Beaucoup tente de se réfugier en Europe. La photo du corps d’Alan Kurdi, 3 ans, retrouvé noyé sur une plage de Turquie fait le tour du monde. Calais, Vintimille, Paris… la situation des réfugiés dans les trois zones géo­graphiques où se cristallise la tension migratoire, dérive doucement vers un nouveau chaos, entrainant avec elle le discours : « On ne peut pas accueillir tout le monde ».

2014, je lance un appel Facebook pour démarrer un projet photographique qui vise à témoigner de parcours d’immigration en France. Douze personnes (immigrés ou enfants d’immigrés) répondent favorablement à celui-ci, partagent ce besoin de raconter leur parcours ou celui de leurs parents, comme une nécessité, une urgence.

2015, mes deux enfants adoptifs, d’origine maghrébine, intègrent un lycée en tant qu’interne. Un élève issu de l’immigration italienne harcèle l’un d’eux chaque soir, en lui répétant qu’il n’a rien à faire en France. Le deuxième, quinze ans, me demande des précisions sur le Front national et les motivations de « ces gens » à rejeter les étrangers ; il m’indique entendre quotidiennement les jeunes se revendiquer FN au lycée.

Une nécessité, une urgence …

2016, le monde poursuit sa marche sur la tête: élection de Donald Trump, l’affaire du Burkini, évacuation de la jungle de Calais, attentat en Turquie, Côte d’Ivoire, Belgique, Allemagne, Tunisie, à Nice, Ouagadougou, Bagdad, au Pakistan … Pendant ce temps, au Creusot, un ami se voit refuser un logement, au nom de la Laïcité, parce qu’il est musulman…

URGENCE !

Leur histoire, leur parcours de vie, les a conduits ici, par nécessité, souvent dans l’urgence …

Ils viennent d’arriver en France, ou sont nés en France avec des origines étrangères. Ils sont chrétiens, musulmans, athées, …, préfèrent le couscous aux spaghettis, les pizzas au cassoulet, ou sont gourmands de tout. Ils parlent parfois plusieurs langues, font tourner une petite entreprise ou travaillent pour un patron, s’impliquent dans des associations, éduquent leurs enfants au respect de chacun. Ils ont le projet de partir en vacances, d’acheter une maison, de trouver les ressources nécessaires pour faire réparer la voiture, que le petit dernier puisse faire de grandes études. Ce sont nos voisins, nos collègues, nos amis ; ils sont issus de l’immigration italienne, algérienne, portugaise, québécoise, cambodgienne, soudanaise, …, des citoyens Français ou qui rêvent de le devenir.

Les rencontrer, les écouter, les accueillir, les respecter, les remercier, … ; ma nécessité, mon urgence !

Cette exposition je la dédie à tous ceux qui ont quitté leur pays d’origine par nécessité, souvent dans l’urgence ;

à mes grands-parents d’origines slovaque et espagnole ;

à mes merveilleux enfants, Zinédine et Rayan, dont je suis l’heureuse maman

Rose

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Les parents de Rose-Marie (dans les bras de sa maman) et leurs six enfants à quelques jours du départ

Rose-Marie Doval Quintans, Française issue de l’immigration espagnole, ATSEM, célibataire, un enfant. La plus jeune d’une famille de six enfants qui compte quatre filles et deux garçons de José Doval Do rio et de Ermitas Quintans Louro, leurs parents. En France depuis 1963.

Je suis née en 1963 en Galice, région pauvre de l’Espagne. Cette région à l’époque avait pris un retard considérable sur le reste de l’Espagne avec une économie sous-développée. La langue Galicienne avait d’ailleurs perdu tout prestige social et Franco allait même en interdire l’usage. Après les accords bilatéraux de main-d’œuvre du 21 janvier 1961, la France organise le recrutement de la main-d’œuvre par l’Office National de l’immigration en Espagne et à la frontière espagnole. Au bureau des migrations, on proposait aux migrants «Allemania», «Francia» y «Australia». Trois secteurs de travail étaient proposés: l’agriculture, l’industrie et la maçonnerie.

L’Espagne à cette époque était une dictature et c’est dans ce contexte très difficile que mon père choisit d’offrir une vie meilleure à sa femme et à ses six enfants. Il voulut emmener avec lui, son frère. Celui-ci s’est arrêté en chemin, à Saint Sébastien, pour y travailler dans une usine. Mon père a fait preuve d’un courage immense. Il a laissé derrière lui, famille et amis pour s’installer dans un pays où il ne parlait pas la langue et ne connaissait personne. Je n’ai pris la mesure de cette aventure humaine que très tard.

Je suis arrivée en France lorsque je n’avais pas un an, alors que mes frères et sœurs avaient eu une scolarisation en Espagne. Le déracinement a été plus difficile pour eux. Mes sœurs de 10, 9 et 8 ans et mes frères de 6 et 4 ans ont dû apprendre une nouvelle langue, alors que moi j’ai grandi avec la langue française.

Mon père travailla toute sa vie dans la maçonnerie, ma mère avait déjà fort à faire avec six enfants. Nous étions loin d’être nantis. Nous avions le minimum mais cela a suffi pour qu’aujourd’hui je dise que nous n’avons manqué de rien. Nous avons grandi, rencontré des amis puis chacun de nous a fondé une famille. Ici, nous avons vécu en vase clos avec frères, sœurs, neveux et nièces.

Le reste de la famille se trouvait loin derrière la frontière. Peu à peu ils sont devenus les fantômes d’une époque bénie mais révolue. Longtemps j’ai cru que ces gens-là n’étaient pas importants, qu’ils ne m’apportaient rien. Mais eux n’avaient oublié aucun de nous. J’ai repris contact avec eux il y a trois ans. Mon oncle et ma tante, les seuls encore vivants de toute la fratrie paternel, sont la mémoire de mon passé ; celui que mes parents ne peuvent plus me raconter, celui que j’ai peur d’oublier.

La Galice d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle de mon enfance, mais elle est toujours très belle.

Elle m’attire comme un aimant…

Yas

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La maman de Yas

Je m’appelle Yas Munasinghe. Je suis artiste plasticien, auteur de bandes dessinées et intervenant artistique. Je vis au Creusot et j’ai 32 ans.

Ce serait l’histoire d’un mec enraciné qui, un jour, se déracinerait. Il vivrait sur une île qu’on nommerait L’ex-Ceylan Sri Lanka. Il serait diplômé à l’université, et cela serait plutôt honorable en son royaume. Un jour, il perdrait son travail pour un embrigadement politique et tomberait dans l’alcool. Il serait malheureux, sans travail, alcoolique et dans un pays en guerre civile. Ses aspirations ne seraient pas différentes de ses congénères : « Partir loin de la guerre, fuir un pays sans avenir, et offrir un monde meilleur à sa famille. » Il n’aurait rien d’un héros mais on lui accorderait une compatissante volonté de transcendance. Et voilà, que lui et sa femme, se mettraient à vendre leurs terres pour trouver l’argent et payer un passeur.

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Le papa de Yas

Il traverserait l’océan Indien avec ses camarades d’infortune et atterrirait en Italie. Bien sûr, rien ne marcherait comme dans la belle promesse du passeur et il resterait bloqué durant des jours dans une cabane, sombre et étroite, avec d’autres rêveurs, hommes et femmes, à attendre leur destinée. Il franchirait de nuit les barbelés des frontières et rejoindrait un frère travaillant à Paris. Il soufflerait, entre deux verres de vin bon marché, et penserait à appeler sa femme et ses deux enfants restés au pays. Un beau jour, en 1993, il obtiendrait le statut de réfugié et travaillerait même dans un studio d’encadrement.

Il ferait venir sa famille auprès de lui par le regroupement familial. Ils resteraient durant quelques mois dans un chaleureux quinze mètres carrés quelque part à Paris. Ne pouvant gérer la situation financièrement, ils seraient logés dans un centre d’accueil des immigrants à Autun. Il côtoierait des opprimés de toutes nationalités (Yougoslaves, Kosovars, Russes, Vietnamiens, Cambodgiens…). Ses enfants joueraient avec leurs enfants. Il se tairait sur la nostalgie de sa patrie et remercierait la France pour son accueil. Il serait un peu perdu dans l’éducation de ses enfants. Ces derniers évolueraient avec l’école républicaine et adopteraient ses valeurs. Ils grandiraient et se sentiraient français. Un de ses deux fils aurait une fille métisse. Il lui dirait, avec fierté : « Tu es notre française ».

Ce mec enraciné, qui déciderait de se déraciner, n’aurait pu se douter qu’un jour, un de ses fils écrirait, brièvement et sans éloquence, avec un amour pudique, son histoire au conditionnel.

Sylvie

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Les parents de Sylvie

Sylvie Dos Santos, Française, issue de l’immigration portugaise, 39 ans, infirmière, célibataire, 2 enfants, fille de Lucinda et Manuel.

Lucinda et Manuel, vivaient avec leurs trois premiers enfants, sous la dictature Salazarienne au Portugal. Ils traversent alors des moments de souffrance commune à toute la population portugaise, liés à la répression politique et la crise économique.

La solution pour sortir de cette situation était alors d’immigrer. Papa étant handicapé, c’est maman qui est partie la première vers la France, laissant derrière elle mari et enfants. Après un premier passage clandestin qui a échoué à la frontière, elle est rentrée au pays pour repartir à nouveau et franchir avec succès cette « porte de la liberté « . Arrivée en France elle a cherché du travail et une maison durant une année afin de faire venir sa famille. Une année de souffrance loin de son mari et ses enfants, bercée par l’espérance de jours meilleurs.

A l’époque la France était  » accueillante » et il y faisait bon vivre. Ils ont eu une vie heureuse avec l’arrivée de trois nouveaux enfants qui ont agrandi le cercle familial. Je suis la dernière de la fratrie.

Mon enfance a donc été bercée de récits racontés par mes parents, mes grands frères et sœurs. J’ai grandi dans cette atmosphère familiale, entre amour et reconnaissance pour cette terre d’accueil qu’était la France, et cette fameuse « saudade » lorsqu’on évoquait leur terre natale.

Je me souviens des larmes de joie lorsqu’on avait une communication téléphonique tous les mois avec mes grands-parents. Je me souviens de mon papa qui sifflotait des airs portugais (entre autres « Uma casa portuguesa ») dans la voiture pendant les 2000 kilomètres qui nous séparaient de leur village lorsqu’on y allait pour les vacances. Je me souviens des cris de joie à l’arrivée chez ma grand-mère, des étreintes interminables de la famille qui attendait de nous revoir tous les étés. Je me souviens aussi des larmes de tristesse quand il fallait reprendre le chemin inverse parce que désormais notre vie était en France.

Mon enfance fut marquée par des vacances au Portugal et ma vie en France, baignée des coutumes et traditions de là-bas, des repas familiaux et entre amis portugais, bals et des fêtes portugaises, les yeux humides de mon papa lorsqu’il entendait des airs portugais à l’accordéon …

Il y a quelques mois, ma fille de 7 ans qui n’a jamais connu son grand-père (il est décédé il y a 20 ans maintenant) me demande d’apprendre à jouer de l’accordéon. Elle ne savait pas que mon père était passionné par cet instrument. Ce jour-là, j’ai ressenti une grande émotion …

Sokha Hor

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La famille Hor au camp de réfugiés Thaïlandais (n°6 : Hor Sokha)

Sokha Hor, Cambodgienne, 43 ans, en congé parental, quatre enfants, fiancée, fille de Hor Phin Chham, la maman et de Hor Phy, le papa qui ont eu 9 enfants.

De 1975 à 1979, les crimes du régime Khmer rouge couvrent l’ensemble des meurtres, massacres, exécutions et persécutions ethniques, religieuses ou politiques commis par ce mouvement communiste radical, lorsqu’il contrôla le Cambodge.

Mes parents avec leurs cinq enfants (dont un dans le ventre de ma mère) et une nièce qu’ils font passer pour leur fille, décident de prendre la fuite pour la Thaïlande, sur une petite embarcation à moteur. A bord on utilise seulement les rames pour ne pas se faire repérer. J’avais alors quatre ans et je me souviens avoir dit à ma mère que l’enfant qui flottait sur l’eau avait faim. J’appris que ce nourrisson était mort. Il hante encore mes nuits…

Nous arrivons enfin en Thaïlande après un long périple sur l’eau et sur terre. Là nous sommes parqués dans un camp de réfugiés politiques. Nous y restons quatre longues années, quand mon père fait le nécessaire pour rejoindre son neveu qui vit en France dans la ville de Torcy.

En mai 1983, nous arrivons à Paris dans au foyer Toul qui accueillait les réfugiés. Nous y restons un mois et demi avant de rejoindre notre famille à Torcy qui nous héberge six mois, le temps de mettre tous les papiers en ordre. Depuis ma mère a eu quatre nouveaux enfants, ce qui fait neuf au total. Je me souviens de ma grande surprise en voyant la neige mais aussi du racisme douloureux subit à l’école quand les enfants nous traitaient de « Jaune » ou de « Chintok ». Malgré cela, nous sommes reconnaissants d’avoir été accueillis en France car sans ça, nous nous demandons encore ce que nous serions devenus.

Tous mes frères et sœurs sont aujourd’hui Français, sauf un de mes frères et moi. J’ai essayé de demander la nationalité française à trois reprises mais elle m’a toujours été refusée pour des raisons d’emplois précaires. Aujourd’hui, j’ai un passeport Cambodgien où il est inscrit « Interdiction de séjour au Cambodge ». J’aurais aimé retourner dans mon pays natal, y amener maman et papa (avant qu’il ne décède), retrouver nos racines.

La seule chose qui me relie encore à ce pays c’est ma mère avec qui j’ai de longues conversations dans ma langue natale et le souvenir affreux de ce bébé qui flotte sur le golfe de la Thaïlande.

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Les grands-parents de Cynthia

Cynthia Lippens, issue de l’immigration italienne – 38 ans – une fille de 11 ans et un garçon de 8 ans – infirmière à domicile – mariée à Ludovic 38 ans, fonctionnaire

Lettre ouverte à mes grands-parents

« Papy, tu l’aimais pourtant ton village de Villanova Monteleone, mais tu ne voulais pas y fonder une famille car tu rêvais d’offrir mieux à ta fiancée. Quand ton frère a refusé l’offre de partir en France, toi tu as accepté. C’est ainsi qu’en 1950, mariés à vingt-deux et trente ans, vous avez quitté la Sardaigne et embarqué sur ce bateau à destination de ton « el dora do ». A votre arrivée à Dechy dans le Nord, votre logement n’était qu’un baraquement. Puis vos trois enfants sont nés en 1952, 53 et 55. Alors la société des houillères vous a administré une plus grande maison, en briques rouges, semblable à toutes ses voisines qui forment les corons. Papy, tu t’es vite fait des camarades parmi les gueules noires: beaucoup d’immigrés italiens comme toi, des Polonais, Algériens, Marocains, mais aussi des ch’tis au grand cœur. Vous aimiez vous retrouver al’baraque pour jouer aux cartes. Mamigedda (petite maman en Sarde), tu as rapidement sympathisé avec le voisinage et repéré les différents commerces de la ville, guidée par tes voisines françaises et tes amies immigrées arrivées avant vous.

La scolarisation de vos enfants vous a permis d’améliorer votre Français. Pendant que ton courageux mari descendait au fond, toi tu confectionnais des vêtements pour habiller tes enfants, tu t’occupais du potager, des poules, des lapins car votre seul revenu était celui de papy. Ton plus grand plaisir était de cuisiner, surtout des spécialités de ton pays, de ton village. Tu aimais faire plaisir aux voisins en leur faisant découvrir tes délicieux biscuits et partager de bons gâteaux avec tes amis quand vous fêtiez les anniversaires de vos enfants.

Quel bonheur pour vous de voir naitre en 1975 votre petit-fils et en 1976 votre petite fille ! Hélas ce bonheur n’a duré que quelques années car notre grand-père qui nous faisait sauter sur ses genoux en chantant des chansons sardes est mort en 1982, après de longs mois de souffrance, durant lesquels tu l’as soigné avec amour, courage et l’espoir de ne pas le perdre. Mamigedda, malgré ton chagrin, malgré l’insistance de ta mère et de tes sœurs pour te voir revenir auprès d’elles, tu es restée. Tu me disais : « ma vie est ici, avec mes enfants et mes petits-enfants, je ne veux pas vivre loin de vous ».

Et puis six autres petits-enfants sont venus te combler. Quand tes deux arrières petites-filles sont nées tu te savais déjà condamnée à être séparée de nous très vite. La vie est cruelle car l’année suivante tu es allée rejoindre celui que tu as pleuré pendant 23 ans, tu n’avais que 77 ans. Depuis sept arrières petits-enfants sont venus agrandir notre famille et bien que notre pilier s’est effondré, nous sommes restés unis autour de ton souvenir.

Je vous dois ce que je suis.

Treize ans vécus dans les corons avec cette solidarité et toutes ces amitiés créées autour de ces familles ouvrières m’ont donné la volonté de devenir infirmière et d’aider les autres. Votre simplicité, la chaleur de votre foyer et l’amour que vous nous portiez ont fait de moi une épouse et une mère aimante comme tu l’étais, Mamigedda. « 

Nadia

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Les parents de Nadia avec une partie de leurs enfants

Nadia Haddi née SISBANE, Française, issue de l’immigration Algérienne, 50 ans, agent d’entretien territorial, épouse de Belazreg HADDI.

Mon père est né en 1935 et ma mère en 1937. Ils se sont tous deux mariés en 1958 en Algérie au moment de la guerre. En 1960 naissances de mon frère ainé, suivi de deux autres enfants qui eux n’ont pas survécu suite à la misère dans le pays. En 1962 mon père a décidé de prendre son envol pour aller chercher du travail ; il a rejoint ses deux frères ainés déjà installés à Montchanin et a dû laisser ma mère et mon frère au pays.

La séparation fut douloureuse car ma maman a été obligée de retourner vivre chez ses parents. A l’époque une femme ne pouvait pas vivre sans son époux. En 1962 mon papa est arrivé à Montchanin. Mon père nous a raconté qu’un pied-noir allait les tuer, lui et son frère, mais qu’un officier algérien les avait sauvé et protégé pendant le voyage.

En France ils ont bien été accueilli, par contre les pieds noirs étaient très méchants envers eux. Sur place, il est resté chez un de ses frères trois jours et trouve rapidement du travail. Papa nous disait : « à l’époque tu trouvais un emploi facilement, tu pouvais lâcher un travail et en trouver un dans la minute qui suit ». Il a intégré une entreprise qui s’appelait les Tuileries à Montchanin, puis a trouvé un logement car il ne voulait pas rester vivre chez la famille pour ne pas déranger. A plusieurs reprises, il demande à maman de le rejoindre en France mais elle ne veut pas venir car ne veut pas quitter son pays natal et sa famille. Mon père part leur rendre visite, lors d’un congé d’été, mais il est obligé de revenir en France.

Enceinte d’un deuxième enfant, elle finit par accepter de venir le rejoindre. Papa trouve alors un logement plus grand pour accueillir sa petite famille et en février 1963, maman arrive au port de Marseille avec Lakhdar mon frère ainé et Said encore dans son ventre. La famille est enfin réunie mais les temps sont durs ; mon père trouve un nouvel emploi dans l’entreprise Cerrabati à Ecuisses vers laquelle il se rend en mobylette. Il change souvent d’emploi et la famille déménage beaucoup. Après Montchanin nous sommes allés à Perreuil, Saint julien sur Dheune, le Breuil, puis le Creusot en 1971.

Depuis cette année-là nous n’avons pas bougé de cette ville. De cette union sont nés huit enfants. En 1973 mon papa a trouvé un emploi à Microfusion où il est resté jusqu’à sa retraite. En 1975, la famille s’installe à Harfleur au Creusot. Maman décède en 1995 et laisse un grand vide. Elle voulait être enterrée dans son pays natal, vœu que nous avons respecté. Elle nous manque beaucoup et vingt ans après nous parlons beaucoup d’elle, surtout lors des réunions de famille. Papa s’est remarié en 2000 et s’est installé dans une maison au Creusot, où il vit sa retraite paisiblement, avec son petit jardin et la visite de ses enfants, petits-enfants et bientôt arrière-petits-enfants.

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Anne L’Huillier, 55 ans, allemande, mariée, deux enfants. Aînée d’une famille de trois enfants, arrivée en France en 1986.

Aînée de trois enfants, je grandissais dans une petite ville du sud-ouest de l’Allemagne située dans la Schwäbische Alb avec mes deux frères. Mes  parents travaillaient dans les entreprises locales, une région où l’industrie textile prédominait. On allait travailler dans les usines depuis plusieurs générations ou on était entrepreneur, petit ou grand. A l’époque de mes grands-parents, on gérait une ferme, en plus du travail dans les usines ; c’était ainsi, on travaillait durement.

La région prospérait grâce à cette industrie. Un dicton de la région dit sur les Souabes « Travailler, travailler, bâtir sa maison » et j’ajouterais  » et rouler en Mercedes » ; une région riche, des belles villas et maisons partout, au milieu de beaux paysages. Le premier déclic dans ma tête de gamine s’opérait certainement lorsque j’allais voir ma tante à New York. Ce melting-pot et la frénésie de cette ville m’ont ébloui. Soudainement, je trouvais ma ville trop étroite ; les gens avec leur vie bien rangée, le confort et leurs certitudes commençaient à m’ennuyer.

A 13 ans ce fut mon premier voyage  en France, seule comme une grande, dans une famille, avec comme bagage quelques mots de Français. Au bout de trois semaines, cette langue s’est imposée à moi comme une évidence. L’année suivante j’y suis retournée, et entre-temps, je me suis imprégnée de la culture française en lisant tout ce que je pouvais trouver sur ce pays. La famille dans laquelle j’étais m’a offert des disques de Georges Moustaki et  Maxime le Forestier dont j’ai décortiqué les paroles mot par mot. J’ai découvert Prévert, Piaf, Brassens, et j’en oublie, le mode de vie à la française qui me plaisait ;  je n’’avais qu’une envie, vivre en France plus tard !

Après mon bac et l’équivalent d’un BTS commerce international,  j’ai commencé à travailler dans une entreprise locale. Auparavant, je faisais des boulots de vacances pour  me payer des voyages à Paris ;  je logeais chez une copine et on partait à la découverte de la ville.  On partait souvent en bande de copains dans différents pays, mais ma destination préférée restait la France et sa capitale.

J’allais à Paris deux ou trois fois par an. Ma fascination pour la culture et ces gens qui venaient du monde entier m’ont marqué. J’avais envie d’en faire partie. Sauf qu’à l’époque, mon fiancé était allemand et ne l’entendait pas de cette oreille. Une chanson dit que « les histoires d’amour finissent mal en général » et la mienne ne devait pas échapper à la règle. Libre comme l’air, j’ai démissionné de mon super boulot dans une boîte d’exportation en Allemagne du jour au lendemain, pour suivre un stage en banlieue parisienne qui a duré six mois.

Après quelques semaines dans un hôtel modeste, je me suis trouvé un studio. La vie s’organisait, non sans difficultés, mais j’étais heureuse.  Au terme de mon stage, la vie en France était plus facile pour moi, je maitrisais la langue, les difficultés de l’immigration étaient derrière moi et je commençais à dompter la jungle urbaine.

Il était donc hors de question de rentrer dans la zone de confort des miens en Allemagne. Ma famille ne me rendait pas la chose facile et insistait pour que je rentre au bercail. Après un bref  épisode de chômage, j’ai retrouvé un emploi bien pays. J’’ai par la suite créé mon entreprise avec deux associés et j’ai fini par m’installer à Paris. Mon travail m’épanouissait, je faisais beaucoup de voyages professionnels et j’avais un poste à responsabilité.

Depuis, j’ai posé mes bagages en Saône et Loire, où je vis avec Philippe et nos deux enfants. Ce qui devait être un stage de six mois, s’est transformé en trente ans de vie en France.  Pourquoi  je vis en France ? Je suis allemande sur le passeport et française dans l’âme.

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La maman de Sandrine

Je m’appelle Sandrine Curto, j’ai 34 ans et je suis fille d’immigrés portugais. Mon père Carlos est né en 1949 et ma mère Palmira est née en 1957, au Portugal.

Mon père est arrivé en France à l’aube de ses 20 ans, pour fuir la dictature portugaise et avec l’envie de travailler en France : il a tout quitté, seul. Il ne parlait pas un mot de Français.  A la frontière française on leur indiquait les villes où il y avait du travail. Il a travaillé toute sa vie à l’usine et a choisi de repartir vivre au Portugal à la retraite.

Ma mère est arrivée en France avec ses parents et son frère, dans l’espoir d’une vie meilleure : elle avait 13 ans et a été scolarisée à son arrivée au Creusot avec un bon niveau scolaire. Maman a toujours aimé la France et se sent chez elle en France. Malgré avoir passé plus de 40 ans en France, aucun des deux n’a choisi de se faire naturaliser.

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Le papa de Sandrine

Il est difficile de choisir quelle histoire raconter, alors je vais vous raconter la mienne. Je suis née en France en 1982, mes parents nous ont élevé ma soeur et moi dans une culture mixte ; nous avions notre vie en France durant l’année scolaire et passions nos vacances au Portugal. Mes grands-parents maternels et ma grand-mère paternelle vivaient au rythme de nos vacances et nous attendaient avec impatience chaque année. J’ai toujours été, dès le plus jeune âge, attirée par ce pays, sa langue et sa culture. Je me suis toujours sentie portugaise à 100%.

Je suis allée à l’école élémentaire portugaise pendant 5 ans. Je parle le portugais couramment. Quand j’étais petite, je ne comprenais pas pourquoi on appelait mes parents « les Français » au Portugal et « les Portugais » en France ; j’avais le sentiment de n’appartenir à aucun pays, et moi qui étais née ici, je me sentais plus Portugaise que Française. Ce sentiment de n’être pas née dans le bon pays est resté jusqu’à l’âge adulte.

J’ai toujours ce besoin viscéral d’aller dans mon Portugal chaque année, pendant les vacances. Puis je suis devenue maman à mon tour et avec mon ex-mari (lui aussi d’origine portugaise), nous avons choisi des prénoms à consonance portugaise pour nos enfants. Je ne parle pas le portugais avec eux, mais ils sont eux aussi très attachés à leurs racines ; ils essaient d’apprendre à parler portugais et aiment beaucoup aller au Portugal.

Mes parents ont souffert de l’intégration, souffert de stigmatisation, mais ils ont fait preuve d’un immense courage et ont aimé ce pays qui les accueillis. Ils ont enduré l’absence de la famille. En tant que fille d’immigrés je n’ai jamais ressenti ma double culture comme un poids mais comme une chance et une richesse.

Quand le film « la cage dorée » est sorti je me suis rendu compte que ce film sympathique faisait preuve de pédagogie sur les problématiques d’immigration ; Il touche à des questions de valeurs, de statuts où tout le monde peut se reconnaitre ; le père maçon, la mère, concierge dévouée, … Tous les Portugais ne sont pas maçons ou concierges mais il y a des choses qui correspondent à un vécu consensuel de la communauté :  le Fado, le vin de Porto ou l’huile d’olive qu’on offre aux Français au retour de vacances.

Le Portugal méconnu d’hier est devenu le pays « à la mode » ; ce pays d’il y a 20 ans a beaucoup évolué, mais moi je reste attachée aux villages dans les terres, aux odeurs, aux paysages, au fado et la « saudade » que ces femmes chantent si bien. J’aime fermer les yeux et entendre parler portugais.

A mes 18 ans, j’ai choisi la double nationalité ; je suis aujourd’hui une adulte fière de ma double culture, fière de cet héritage. Mon compagnon actuel est un immigré marocain ; il est arrivé en France des rêves plein la tête, et semble aujourd’hui être heureux mais il n’oubliera jamais d’où il vient. Nous vivons ensemble une autre double culture où chacun se respecte.

Je suis fière de mes parents ; de leur histoire, de ma famille, de mes origines.

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Les parents de Giovanni

Je m’appelle Giovanni ERPATE, j’ai 40 ANS, deux sœurs et un frère, tous les quatre d’origine italienne.

A la moitié du siècle dernier, l’Italie comme beaucoup d’autres pays européens, n’offrait que très  peu de perspectives professionnelles et l’immigration était un recours essentiel à la survie d’une famille et à la perspective d’un avenir meilleur. Alors que l’Italie faisait face à une pénurie d’emplois, les entreprises Creusotines Schneider perpétraient leur notoriété de berceau de l’industrie française, et l’embauche d’une main-d’œuvre immigrée dans les domaines du charbon et de la métallurgie fleurissaient.

Pour certains c’était le rêve américain, pour d’autres le rêve français. Ainsi s’est joué l’avenir de mes parents.

Ma mère, Calabraise de Lungro (Cosenza),  issue d’une famille de sept enfants, est arrivée en France le 28 février 1960 à l’âge de 15 ans, pour y rejoindre avec les siens, mon grand-père qui était là depuis un an déjà ; ils tentaient alors de fuir la misère. A leur arrivée, ils vécurent à St Berain/Dheune, puis dans d’autres endroits ruraux, pour finalement habiter les cantonnements de St Eugene, situés sur la zone actuelle de Montvaltin.

Mon père, d’une famille de six frères originaire d’Acerra (Naples), a immigré seul à l’âge de 18 ans ; élevé au pays par une tante, pour des raisons économiques, il devait se séparer de sa famille une deuxième fois ; son destin allait se jouer en France, alors qu’un de ses frères revenait de Chicago.  Il est donc arrivé en France le 6 décembre 1959 en gare du Creusot, pour y rejoindre son oncle qui avait immigré trois ans plus tôt. Mon père rencontra mon grand-père maternel à l’usine, et c’est ainsi que ma mère devint sa femme en 1963.

Après les villages environnants et les cantonnements, mes parents s’installèrent au « Parc » au Creusot pour trente-deux années. C’était une cité construite entre autres, pour les employés de l’usine. Il fera les postes plus de quarante ans, sans compter d’autres travaux pour financer la construction d’une maison au Breuil où nous passions quatre mois par an et où ils résident actuellement.

C’est au « Parc » que je suis né et c’est dans cette cité que j’entendrais les premiers récits de la vie de mes parents, ici que j’apprendrais ma langue natale et nos coutumes, ici que je ressentirais la nostalgie, la douleur et l’amertume d’une immigration salvatrice mais pourtant si coûteuse. Ici, que je verrais mes parents pleurer le ciel de Naples et de Lungro, que je découvrirais la chance que nous avons eue, alors que les larmes de mes parents coulaient à l’évocation du moindre souvenir de leur parcours.

C’est ici également que j’apprendrais ce qu’est la déchirure que chaque immigré ressent en quittant ce qu’il a de plus cher ; ses racines. Peu importe la raison, peu importe le gain, peu importe les conditions, l’immigration est motivée par le rêve d’une vie meilleure, mais elle traine avec elle et ceux qui l’adoptent, des blessures qui ne se referment finalement jamais.

C’est ici que j’aurais grandi, vécu, et je les en remercie de tout mon être et de tout mon cœur, mais mon Dieu, à quel prix !

Pascal

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Pascal Tanguay, devenu immigré canadien par amour d’une artiste plasticienne et son enfant de quatre ans et demi. Ils ont donné naissance à deux déesses Isis et Gaïa. Il travaille dans une structure qui accueille des personnes handicapées.

C’est écrit…

Le premier voyage que j’ai fait hors du Canada était en France. Rien ne laissait présager que ce soit un jour mon pays d’adoption. C’est au cours de ma trente-quatrième année que tout s’est joué. Séduit par un nom exotique qui semblait écrit depuis toujours dans mon carnet de bord, ma vie a été chamboulée en seulement cinq jours.

Une année plus tard j’obtenais mon premier permis de séjour et un livret de famille. Les deux premières années ont sans doute été les plus difficiles de ma vie. En parlant quasiment la même langue mais avec des codes sociaux complètement différents : embrasser quelqu’un sur la joue est un geste très intime pour moi et ma culture, mais serrer quelqu’un dans mes bras est une marque d’affection qui n’est pas d’usage en France.

Je suis seul sur la photo mais ma valise est pleine de gens qui m’aiment de l’autre côté de l’océan et de personnes en France qui ont été et sont encore les raisons pour lesquelles je ne la fais pas définitivement. A special thanks to my friends Damien, Dominique and Stephane.

Mohammed

Mohammed Almardi, 32 ans, célibataire, né au Soudan à Omdorman, mais qui a passé toute sa vie en Libye. Il est arrivé en France fin 2016.

En 1989, à la suite d’un coup d’État au Soudan, le général Omar al-Bashir devint chef de l’État, Premier ministre et chef des forces armées. La loi pénale de 1991 institua des peines sévères dans tout le pays, telles que l’amputation et la lapidation. Ma famille décida de partir vivre en Libye où mon père fit de la politique.

Dans ce pays d’adoption, j’ai appris l’informatique et la littérature, enseignements imposés par le régime en place. C’est en mars 2011, que les combats opposant les forces fidèles au colonel Mouammar Kadhafi à celles des rebelles opposés à son régime, ont fait des milliers de morts. A l’époque je travaillais avec beaucoup de sociétés, mais la situation nous empêchait de faire quoi que ce soit. Il y avait alors de plus en plus  de racisme contre les noirs. Je ne pouvais pas rester là-bas ; il y avait beaucoup trop de violence, c’était inimaginable. Un jour les policiers sont venus chez moi pour me dire qu’ils allaient prendre mon père. J’ai fini par partir de la maison pour me cacher dans un hôtel, durant six mois. Je suis ensuite allé à l’office de l’immigration à Tripoli ; j’y suis resté dix jours. On me considérait comme un animal. Quand je me rebellais on me donnait des coups de Kalachnikov. On n’avait pas le droit de se plaindre.

Je suis resté en Libye jusqu’en 2014 puis je suis parti en Italie par bateau ; celui-ci faisait quatre mètres à peine, pour cent cinquante personnes. C’est un passeur qui nous a fait traverser la mer et ça nous a coûté 1 000 euros chacun. La traversée a duré dix heures. Sur la côte italienne nous sommes restés quatre jours en mer ; la police nous empêchait d’accoster. A bord, il y avait des hommes, des femmes, des couples, mais pas d’enfant.

Au bout de quatre jours on nous a rapatrié à Pises, où nous sommes restés cinq jours. J’ai pu visiter la ville qui était nouvelle pour moi. Nous n’étions pas hébergés et les gens comme moi, dormaient dehors. Là, on m’a demandé quelle était ma destination finale et j’ai dit (stupide que je suis) ; « je veux aller en France ! ». Ceux qui ont choisi de rester en Italie ont été pris en charge, les autres, ont été considérés comme des parias. Je suis resté sans aucune aide pendant trois mois. J’ai refusé la demande d’asile en Italie et du coup j’ai été incarcéré. Là, je n’ai fait que dormir car j’étais physiquement et nerveusement épuisé.

Puis, tous les jours, on nous a transportés en bus jusqu’à Vintimille, pour ramener au point de départ dans la même journée, à Torrente. Ce manège a duré vingt jours où on nous a fait croire à un possible rapatriement vers la France.  Les carabiniers nous ont harcelés tous les jours, en procédant de façon intempestive à des fouilles au corps, pour rien. Nous avons tenté de traverser la frontière à Menton à neuf reprises, en vain. Les carabiniers nous poursuivaient, nous rattrapaient et nous frappaient.

Je suis finalement arrivé clandestinement à Marseille. Mon objectif était de monter sur Paris. Arrivé à Stalingrad, on nous a mis dans des bus de façon aléatoire, vers des destinations inconnues. C’est ainsi que je me suis retrouvé au Creusot. J’étais content d’arriver dans cette petite ville, car les gens sont plus abordables et plus simples, contrairement aux grandes villes. Aujourd’hui je veux rester en France ; sa culture, son histoire, … me plaisent beaucoup. Je fais tout pour m’intégrer ; je parle plusieurs langues et j’apprends vite le Français.

Mon regard sur le monde est que celui-ci recule. Je voudrais que le bonheur ne soit pas réservé à une élite, mais à tous. Aujourd’hui, j’attends « les papiers » qui me permettront une reconnaissance en tant que réfugié ; ma vie pourra alors peut-être commencer. Chaque jour, je remercie mon Dieu d’être encore en vie, mais je sais que cette première expérience douloureuse n’est qu’une première étape dans ma reconstruction. Ce n’est que le début …

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Karim Abdel Gader, 22 ans, né à Jeddah en Arabie saoudite, de nationalité Erythréenne, célibataire, électricien dans l’automobile de formation, en France depuis le 1er novembre 2016.

J’ai un frère en Allemagne qui attend de pouvoir régulariser ses papiers, un deuxième au Soudan et un autre à Érythrée. D’Erythrée, je me suis réfugié en Arabie saoudite, mais j’ai dû repartir en Erythrée car je n’ai pas obtenu le droit de résidence.

Quelques mois plus tard, nouveau départ avec ma mère pour le Soudan, où nous séjournons durant deux ans. Nous rejoignons ensuite l’Egypte pour travailler et gagner suffisamment d’argent pour pouvoir repartir, mais je repars seul vers l’Italie, en bateau. Le voyage a duré dix jours en mer ; un enfer impossible à oublier. Nous étions 300 passagers sur un quatorze mètres avec femmes et enfants. Il n’y avait pas de ravitaillement à bord ; on ne mangeait pas et on buvait de l’eau de mer. Dix jours, ça a duré dix jours.

Nous sommes arrivé en Sicile, puis nous sommes allés à Reggio de Calabre en train, jusqu’à Milano. Nous avons mis quatre jours à pied pour rejoindre Vintimille. J’étais dans un camp de réfugiés. On m’a volé mon argent en me faisant croire qu’on allait me faire traverser la frontière. Avec un petit groupe nous avons décidé de partir sans passeur pour la traversée. Celle-ci se faisait la nuit ; nous nous déplacions serrés les uns contre les autres en nous faisant les plus discrets possible. Durant les brefs moments de repos, nous organisions des tours de garde avec les uns, pendant que les autres dormaient. Je me souviens que l’un d’entre nous ronflait terriblement fort et que nous avions peur d’être repéré à cause de lui. Je ne compte plus le nombre de fois où nous avons tenté le passage vers la frontière italienne ; à chaque fois on se faisait arrêter par les carabiniers.

Le 1er novembre 2016, nous sommes arrivés à Marseille. Là, nous avons rencontré un Soudanais qui était arrivé en France depuis de nombreuses années déjà et qui nous a hébergé et nourrit. Il nous restait encore un peu d’argent et nous avons pu prendre le train pour Paris. Nous sommes tout de suite allés aux camps de Stalingrad. Nous avons vécu dans un gymnase où il y avait des lits de camp durant deux semaines. La Croix-Rouge faisait de la distribution alimentaire.

C’est le 15 novembre que nous sommes arrivés au Creusot.

Je me demande encore comment j’ai pu traverser cette épreuve, comment j’ai pu passer la frontière Italienne. Tous les jours les carabiniers italiens nous répétaient « vous ne passerez pas ! », tous les jours nous avons essayé de relever ce défi dont nos vies dépendaient. Depuis ce parcours, j’ai des problèmes alimentaires (mauvaise digestion et déglutition) ; j’ai beaucoup maigri mais je me porte bien.

Aujourd’hui, je me sens plus confiant parce que j’ai réussi à sauver ma vie, mais je suis aussi plus méfiant dans mes nouvelles relations. Mon rêve serait de revoir ma famille et de pouvoir me reconstruire dans ma ville d’accueil : Le Creusot. J’aimerais faire mon métier de mécanicien et si tout va bien, réaliser un film sur mon histoire.

Ce qui me manque le plus ce sont mes amis, les jolies filles et la cuisine de mon pays d’origine. Ce que j’aime en France c’est son esprit d’ouverture.

Si j’avais un message à faire passer aux hommes, ce serait que tout le monde vive en Paix.

1 Comment

  1. « Les rencontrer, les écouter, les accueillir, les respecter, les remercier, … ; ma nécessité, mon urgence ! »
    Tellement oui tellement. Magnifique texte éclairant. Tellement empreint d’humanité.
    Merci encore.

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