Journal d’un migrant au Creusot

Mohamed Almardi a 32 ans, il est célibataire, né au Soudan à Omdorman, mais a passé toute sa vie en Libye. En 2014, il fuit son pays en guerre avec l’objectif d’aller vivre en France. Il arrive au Creusot en novembre 2016. Il nous livre sa façon de remplir le temps, ses pensées, ses humeurs…

Vendredi 13 octobre 2017 – Jour de fête

Après plusieurs mois d’absence, des nouvelles de Mohamed. Je l’ai vu de nombreuses fois  entre avril et octobre, mais son besoin de parler m’a fait penser à chaque rencontre, que ce n’était pas le bon moment pour le photographier et prendre note de certains éléments de sa vie à partager avec vous me semblait déplacé. Durant cette période « des hauts », « des bas », des allers-retours sur Paris dans l’hypothétique espoir d’améliorer sa situation, mais surtout un courrier officiel lui annonçant que son visa était refusé et qu’il devait se tenir prêt pour être expatrié en Italie (première frontière où il est arrivé et où ses empreintes ont été prises). Depuis, d’autres nouvelles plus positives sont arrivées avec la possibilité de réétudier son cas. J’ai pris des nouvelles de sa famille restée sur place ; tout va bien à ce jour.

Un soir il m’appelle vers 23h30, j’étais déjà couchée, épuisée de ma journée. Forcément inquiète d’un appel si tardif, mes premiers mots furent : « que se passe-t-il Mohamed ? ». Il m’annonce dans un français approximatif, mais dont je comprends parfaitement le sens, qu’il va se marier. Vendredi 13 octobre j’étais invitée à son mariage religieux avec d’autres amis à lui …

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Début de soirée entre hommes ; L’imam est présent pour officier le mariage religieux. Selon la tradition, la jeune fiancée n’est pas présente ; c’est un témoin masculin qui la représentera.
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Parmi les convives beaucoup d’autres migrants qui vivent au Creusot, d’autres ont fait la route de Dijon. Des Creusotins qui se sont investis dans l’accueil des migrants dans la ville sont aussi présents.
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Une voisine a préparé le couscous pour les hommes. Tous les éléments qui composent le plat ont été offerts par des Creusotins.
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Omar, le nouveau colocataire de Mohamed, partage la joie de son ami.
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Après la cérémonie religieuse chez Mohamed, certains d’entre eux sont venus rejoindre les femmes et la jeune épouse dans une autre maison du Creusot.
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Mohamed reçoit les félicitations de ses autres compagnons de route.
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C’est le moment d’accueillir la mariée qui se préparait dans une chambre de la maison, aidée de trois autres femmes.
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La fiancée s’est fait prêter par la maitresse de maison une tenue traditionnelle de mariage. Cette robe appartenait à sa grand-mère et a été portée par toutes les filles et petites-filles de la famille.
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La jeune fiancée restera voilée une partie de la soirée comme le veut la tradition.
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Les femmes se sont mêlées aux hommes pour fêter l’évènement.
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Durant la soirée Mohamed récite le Coran devant l’assemblée. Tous écoutent solennellement les paroles de Mohamed.

 

Mercredi 12 avril 2017 – Bienvenue chez nous

Aujourd’hui ce ne sera pas la voix de Mohammed que vous pourrez lire, mais la mienne. Vous comprendrez pourquoi en lisant la suite de mon témoignage.

Mardi 11 avril 2017, Mohammed m’appelle (c’est la première fois qu’il fait cette démarche) pour me demander de venir le lendemain ; deux de ses amis libyens sont chez lui et il veut me les présenter. Ils s’appellent Walid et Nasser, ils sont jeunes et viennent respectivement de Belfort et Annecy. Tous les trois se sont rencontrés sur le parcours de l’exil, en Italie, et ont été séparés à Paris, lorsqu’à Stalingrad chacun d’eux est monté dans un bus assigné, pour une destination inconnue.

Mercredi j’arrive chez Mohammed et Karim (ils sont tous les deux migrants et vivent ensemble dans l’appartement que le foyer Le Pont a mis à leur disposition). Il est midi, je frappe à plusieurs reprises mais personne ne répond. J’appelle Mohammed au téléphone qui me dit de l’attendre, qu’il arrive dans une minute. Il me rejoint tout essoufflé : « Excuses moi, j’aidais la fille d’un voisin à déménager ». Comme à chaque fois, il me demande à plusieurs reprises si je vais bien et des nouvelles de ma famille, en prenant soin de citer le prénom de chacun de mes enfants et de mon compagnon. Entre chaque question, il me regarde avec insistance et je sens qu’il attend une réponse détaillée les concernant, ce que je m’applique à faire. Je n’ose jamais lui demander des nouvelles de sa propre famille restée en Libye ; j’ai peur qu’il m’annonce une mauvaise nouvelle. Il m’invite à m’assoir, me demande si je veux boire un café, puis soudainement m’invite à me lever et à le suivre dans sa chambre. Je le suis et il est tout heureux de me montrer une vieille armoire qu’une amie venait de lui donner pour qu’il puisse ranger ses vêtements. Plus tard dans la journée, l’amie en question m’apprendra que cette armoire appartenait à sa maman décédée il y a une quinzaine de jours et qu’elle était heureuse que celle-ci puisse continuer à servir à quelqu’un comme Mohamed ; ce dernier s’est  présenté à l’enterrement et était très ému. Nous regagnons le salon quand l’interphone sonne ; il répond en français, en arabe et en anglais, ouvre la porte d’entrée en grand qu’il laisse ouverte et s’assoit dans un des fauteuils du salon après m’avoir invité à en faire autant. Là, j’ose enfin lui demander des nouvelles de sa famille ; la mine fermée, il m’indique sans enthousiasme, que tout va bien.

une par jour-1090494Je lui demande donc des nouvelles de ses amis Libyens que j’étais censée rencontrer; d’un geste évasif, il m’indique qu’ils vont arriver. Dans le couloir de l’immeuble, j’entends soudainement une grande agitation ; des voix de femmes et d’hommes, manifestement dans l’effort. Un jeune homme d’environ 20 ans entre ; il indique à Mohammed que sa porte est grande ouverte et que ce n’est pas prudent. Mohammed lui dit que c’est normal et qu’il ne doit pas s’inquiéter. Et puis ils arrivent ; chargés d’un buffet cinq portes « chêne garantie sur facture » (pesant sans doute le poids d’un cheval mort), Karim, quatre hommes et un adolescent entrent dans la pièce, suivis de deux femmes. On m’aperçoit, on pose le meuble, on prend le temps de me saluer et de se présenter; Nasser, Walid, Ludo, Assen, Paul, Halima et Pascale. Et puis tout s’agite à nouveau ; négociation démocratique autour de l’emplacement idéal du mastodonte dans la pièce. Les uns enlèvent la télévision posée sur la table, les autres enlèvent la table ; on peut enfin donner une place royale à ce buffet d’une autre époque.

une par jour-1090493Mohammed va faire du café à tout le monde, pendant qu’Halima cire le meuble avant d’y reposer la télévision ; « de la cire du bled » dit-elle, il n’y a rien de mieux et de moins cher pour astiquer. Ludo demande à sa femme Pascale d’aller chercher une rallonge, ranger sous le lit de leur chambre, dans l’appartement d’en face. Elle court. Au beau milieu de toute cette frénésie, j’explique ce que je fais avec Mohammed, notre projet en cours, et je demande si je peux faire une photo de tout le monde. On me dit oui, à condition d’aller se changer pour se faire beau. En attendant leur retour je sirote le café de Mohammed un peu trop clair. Ils reviennent tous et on prend la photo de groupe. On se pose autour du café. Halima se moque gentiment du jus noir sans goût préparé par Mohammed, se lève, et va faire un autre café, « un vrai ».

Ludo m’indique qu’il a connu notre ami commun cet hiver ; il était devant l’entrée de l’immeuble, Mohammed lui a demandé une cigarette, ils ont fumé ensemble sans échanger un mot, puis ont pris l’ascenseur. Ils se sont retrouvés sur le même palier, Ludo vivant dans l’appartement se trouvant juste en face du sien. Etonné, c’est là qu’il a parlé à Mohammed. Depuis, ils sont amis et ils ont même fêté ensemble Noël et le jour de l’an.

Halima, qui est revenue avec son café, me dit qu’elle a fait la connaissance de Mohammed dans l’ascenseur. Elle lui a spontanément demandé s’il parlait l’arabe, il a répondu « oui », elle lui a demandé de raconter son histoire et « son coeur a explosé ». Depuis elle leur apporte régulièrement de quoi manger et Karim (l’autre jeune migrant) l’appelle « maman ».

Assen, 19 ans, habitait dans le quartier quand ils sont arrivés ; il s’est très vite senti concerné par « ses étrangers ». Il me dit que c’est important « d’être là » parce qu’on ne peut pas imaginer tout ce que ces gens peuvent traverser. Il a bien vu les documentaires sur la Syrie qui passent en boucle sur les réseaux sociaux, mais quand ces personnes sont là, en face de toi, tu passes dans une autre réalité que celle de ton ordinateur ; là, d’un coup, t’as un mec en face de toi qui a vécu les pires horreurs et tu peux pas rester sans rien faire. Alors moi, j’ai décidé d’être là pour eux !

13h15, je dois les quitter car je reprends le boulot dans quelques minutes. Rapidement, Ludo, me dit qu’il veut faire une expo sur les SDF au Creusot, que sa femme et lui ont connu ce genre de galère durant dix ans et qu’il ressent le besoin d’en parler pour faire bouger les choses. Lui aussi il tient un journal de bord. Je lui donne mon numéro de téléphone et lui propose de l’accompagner dans son projet s’il le souhaite. Il me remercie, il n’attendait que ça. Tout le monde s’embrasse, on se dit à bientôt, Mohammed me raccompagne et m’invite à revenir quand je le souhaite …

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Jeudi 30 mars 2017 – Je veux être normal

Cette semaine je n’ai rien fait de particulier ; comment vivre tranquille quand ma famille vit une situation aussi dangereuse là-bas ? Je sors beaucoup moins qu’au début de mon arrivée au Creusot ; je ne peux pas vivre normalement, ne serait-ce que payer un café à quelqu’un, comme tout le monde, je ne peux pas le faire. Cette semaine,  je suis resté la plupart du temps dans mon appartement. Ma seule occupation de la semaine a été de regarder les jolies filles par la fenêtre et de donner un coup de main à un voisin d’une autre tour, qui réparait sa voiture. C’est quelqu’un de vraiment très gentil ; il est d’origine algérienne. Il m’a appris quelques rudiments de mécanique et ça m’a permis de perfectionner mon français. Ici, au Creusot, il y a quelques personnes qui nous soutiennent tous. 

J’aime cette diversité culturelle en France. Je pense que ce pays est riche et juste, justement grâce cette diversité. Les différences nous permettent de grandir avec ce qu’il y a de meilleur dans chacune d’elles. Avec les autres migrants, nous nous retrouvons régulièrement chez moi. Il y a des Somaliens, des Maliens, des gens qui viennent de partout dans le monde. Quand nous nous retrouvons, nous parlons des « papiers » qui pourraient nous libérer de l’ennui, de l’attente, des angoisses, mais aussi de nos familles et de la situation dans nos pays respectifs. Ils sont musulmans ou chrétiens, peu importe, ce qui nous lie c’est notre tragédie commune.

En France, il y a beaucoup de justice, les lois sont respectées et on respecte les droits des hommes. Ce n’est pas le cas en Libye. Ici, je me sens en sécurité ; les gens sont gentils au Creusot. Il y en a un qui va me vendre un ordinateur et qui accepte que je donne quelques euros par mois pour le payer. Avoir un ordinateur pour moi c’est important ; une fenêtre sur le monde et surtout sur ma famille que je ne vois plus.

Je suis très inquiet ; un de mes frères a disparu. Il est sorti un matin en disant à ma mère « à ce soir » et il n’est jamais rentré. Mon inquiétude est immense ; je ne dors plus et n’arrive pas à manger. Comment vivre sereinement, sachant tout ce qui se passe là-bas ?

En Libye, il y a beaucoup de racisme ; si tu n’as pas la bonne couleur de peau, on te frappe, ou on t’élimine. Souvent pour n’importe quoi, un portable, une voiture, ce qui t’appartiens. Depuis 2011 tout va très mal, là-bas ; il y a du racket, tu ne peux pas gagner ta vie normalement parce qu’il y a toujours un représentant des forces de l’ordre pour te prendre ton argent. Tu as le choix entre perdre tes biens et sauver ta vie, ou mourir ; ce n’est pas un choix juste, ça. C’est une situation stupide, les hommes sont stupides.

L’argent ça ne doit pas être une fin en soi, l’argent c’est juste un moyen pour vivre ; l’essentiel n’est pas là ! Même les études sont impossibles là-bas ; une semaine tu apprends que tel professeur a été kidnappé, une autre que l’université est fermée, une autre fois que tel autre est mort, … 

J’ai besoin d’être actif, de travailler pour ne plus penser, être fatigué pour pouvoir dormir … Mais ce n’est pas possible ici ; combien de temps encore ? Je me sens prisonnier d’une situation, coincé entre l’envie de patienter encore en attendant d’avoir des droits pour être enfin dans une situation « normale » et celle de retourner là-bas pour retrouver ma famille avec le risque de perdre la vie.

Je veux juste vivre normalement. Je veux qu’on me donne le droit de travailler, t’étudier, je veux avoir la liberté de choisir ma vie, sans contrainte et sans peur. Je veux que ma famille soit à l’abri. Je veux être considéré comme un être humain normal !

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Jeudi 23 mars 2017 – Cette année je ne pourrais pas

Cette semaine je suis tombé de vélo (il me montre ses mains écorchées en riant) ; je me suis fait mal au genou mais ça va, rien de grave. J’ai regardé beaucoup de film en français. Ecouter en regardant les images, ça me permet d’apprendre la langue en faisant attention à mon accent. J’apprends aussi en faisant beaucoup de rencontres ; quand on me propose de discuter, de participer à des activités, des soirées, des repas, je ne dis jamais non. Ca m’aide beaucoup à progresser. J’apprends à lire avec les films sous-titrés et j’écris aussi. J’aime cette langue. Je la trouve musicale. Quand j’étais plus jeune en Libye, pour séduire les jeunes filles, avec les amis ont parlaient quelques mots de français. Pour le monde entier, être français c’est « la classe » ; la France a une réputation mondiale.

Ici, au Creusot, j’ai fait beaucoup de connaissances; il y a des gens comme Chaharazed, qui s’occupe bien de moi et de Karim, un autre jeune migrant qui a 22 ans et qui vit avec moi dans l’appartement que le foyer « Le pont » nous a mis à disposition. Elle nous a fait rencontrer plein de belles personnes, elle est très attentionnée. C’est grâce à elle que nous avons pu avoir une télévision. Il y a aussi notre voisine qui vient souvent à la maison nous apporter à manger. Karim l’appelle « maman ». Toutes ces rencontres sont importantes pour moi, car elles me soutiennent, me donnent de l’espoir, me permettent de tenir bon. 

Souvent je me demande pourquoi je suis parti de chez moi. Pourquoi je ne suis pas resté là-bas avec ma famille ; je serais peut-être mort à l’heure qu’il est, d’une balle, juste une balle et on en parlait plus. Tu sais, en Libye en ce moment, une vie humaine ne vaut pas plus de 10 centimes, c’est le prix d’une balle. Tu regardes quelqu’un de travers (ou du moins, il croit que tu le regardes de travers) et bing, c’est terminé, plus rien, tout s’efface. 

J’ai de la chance d’être arrivé au Creusot ; les gens sont accueillants, très calmes et respectueux. Quand je demande un renseignement dans la rue, les gens me répondent toujours gentiment. Si j’étais resté sur Paris, ça n’aurait pas été pareil. C’est plus froid, plus anonyme, plus difficile de communiquer avec les gens ; je pense que j’aurais mis beaucoup plus de temps pour apprendre la langue et me faire des amis.

Mais ce n’est pas facile. J’essaye d’appeler ma mère le plus souvent possible. Quand j’arrive à l’avoir au téléphone, j’entends les bombes et les kalachnikov en bruit de fond. Je ne suis pas tranquille. Quand je lui demande comment va la famille, elle me répond toujours que tout va bien ; c’est ma mère. Quand je lui demande des nouvelles de mes amis, elle me dit la vérité. J’ai appris qu’une de mes amies de 27 ans s’était faite arrêtée et qu’on lui avait pris sa voiture. Si l’histoire s’arrêtait là, ce ne serait pas grave ; une voiture ce n’est rien. Ils ont sorti la batterie et lui ont versé l’acide qu’il y avait à l’intérieur, sur le visage. Elle ne voit plus, elle n’a plus de bouche, son visage est défiguré. Quel homme va se sacrifier pour une jeune femme ainsi faite ? Quel patron va lui donner du travail? Quelle vie lui reste-t-il ? Quand tu es mort, parfois c’est mieux. On ne peut pas imaginer ce qui se passe là-bas. Chaque jour, tu sors de chez toi, tu fermes la porte à clé en te disant que c’est peut-être la dernière fois que tu verras ta famille. Chaque jour c’est comme ça. Je te raconte ça comme si c’était un film d’horreur, mais ce n’est pas un film, c’est la réalité de beaucoup de gens. J’ai un autre ami qui est mort la semaine dernière de plusieurs coups de couteau, comme ça, pour rien, parce qu’il était noir. 

Mohammed s’arrête de parler et sors son téléphone portable ; il cherche une photo. Il me montre un jeune homme souriant et me dit :

« tu vois, ça c’était avant. »

Il me montre une autre photo du même garçon qui tient une tête décapitée à bout de bras.

Comment un homme peut à ce point se transformer ? peut-t-on dormir quand on devient un monstre ? Comment tu peux vivre avec ça ? Je ne comprend pas. Le gouvernement ne fait pas différence entre les militaires et les civils ; hommes, femmes, enfants, vieillards, tous peuvent se retrouver morts à chaque instant, pour rien, juste pour un regard ou parce qu’ils sont noirs. Je voudrais faire venir ma famille ; ça me rend fou d’être en sécurité alors que de leur côté ils affrontent toutes les peurs et tous les dangers. Des fois je me dis que je devrais retourner là-bas et mourir, moi aussi, pour rien, pour ne plus penser. Ce sont mes parents qui m’ont poussé à partir. J’ai quatre frères et quatre soeurs, ils ont tous une belle situation (trois d’entre eux sont médecins), mon père est très malade et doit subir plusieurs opérations. Il faudrait que je travaille pour les faire venir, mais je n’ai pas le droit. Je suis en stress en permanence, je ne dors plus.

Chaque année, j’apporte des fleurs et une petite carte à ma mère pour la fête des mères ; cette année je ne pourrais pas…

Je lui demande si je peux faire quelque chose.

Non, tu ne peux rien faire. Merci de m’avoir écouté. Portes toi bien et embrasse tes enfants et ton mari.

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Novembre 2016 – Mon parcours jusqu’à vous

En 1989, à la suite d’un coup d’État au Soudan, le général Omar al-Bashir devint chef de l’État, Premier ministre et chef des forces armées. La loi pénale de 1991 institua des peines sévères dans tout le pays, telles que l’amputation et la lapidation. Ma famille décida de partir vivre en Libye où mon père fit de la politique.

Dans ce pays d’adoption, j’ai appris l’informatique et la littérature, enseignements imposés par le régime en place. C’est en mars 2011, que les combats opposant les forces fidèles au colonel Mouammar Kadhafi à celles des rebelles opposés à son régime, ont fait des milliers de morts. A l’époque je travaillais avec beaucoup de sociétés, mais la situation nous empêchait de faire quoi que ce soit. Il y avait alors de plus en plus  de racisme contre les noirs. Je ne pouvais pas rester là-bas ; il y avait beaucoup trop de violence, c’était inimaginable. Un jour les policiers sont venus chez moi pour me dire qu’ils allaient prendre mon père. J’ai fini par partir de la maison pour me cacher dans un hôtel, durant six mois. Je suis ensuite allé à l’office de l’immigration à Tripoli ; j’y suis resté dix jours. On me considérait comme un animal. Quand je me rebellais on me donnait des coups de Kalachnikov. On n’avait pas le droit de se plaindre.

Je suis resté en Libye jusqu’en 2014 puis je suis parti en Italie par bateau ; celui-ci faisait quatre mètres à peine, pour cent cinquante personnes. C’est un passeur qui nous a fait traverser la mer et ça nous a coûté 1 000 euros chacun. La traversée a duré dix heures. Sur la côte italienne nous sommes restés quatre jours en mer ; la police nous empêchait d’accoster. A bord, il y avait des hommes, des femmes, des couples, mais pas d’enfant.

Au bout de quatre jours on nous a rapatrié à Pises, où nous sommes restés cinq jours. J’ai pu visiter la ville qui était nouvelle pour moi. Nous n’étions pas hébergés et les gens comme moi, dormaient dehors. Là, on m’a demandé quelle était ma destination finale et j’ai dit (stupide que je suis) ; « je veux aller en France ! ». Ceux qui ont choisi de rester en Italie ont été pris en charge, les autres, ont été considérés comme des parias. Je suis resté sans aucune aide pendant trois mois. J’ai refusé la demande d’asile en Italie et du coup j’ai été incarcéré. Là, je n’ai fait que dormir car j’étais physiquement et nerveusement épuisé.

Puis, tous les jours, on nous a transportés en bus jusqu’à Vintimille, pour nous ramener au point de départ dans la même journée, à Torrente. Ce manège a duré vingt jours où on nous a fait croire à un possible rapatriement vers la France.  Les carabiniers nous ont harcelés tous les jours, en procédant de façon intempestive à des fouilles au corps, pour rien. Nous avons tenté de traverser la frontière à Menton à neuf reprises, en vain. Les carabiniers nous poursuivaient, nous rattrapaient et nous frappaient.

Je suis finalement arrivé clandestinement à Marseille. Mon objectif était de monter sur Paris. Arrivé à Stalingrad, on nous a mis dans des bus de façon aléatoire, vers des destinations inconnues. C’est ainsi que je me suis retrouvé au Creusot. J’étais content d’arriver dans cette petite ville, car les gens sont plus abordables et plus simples, contrairement aux grandes villes. Aujourd’hui je veux rester en France ; sa culture, son histoire, … me plaisent beaucoup. Je fais tout pour m’intégrer ; je parle plusieurs langues et j’apprends vite le Français.

Mon regard sur le monde est que celui-ci recule. Je voudrais que le bonheur ne soit pas réservé à une élite, mais à tous. Aujourd’hui, j’attends « les papiers » qui me permettront une reconnaissance en tant que réfugié ; ma vie pourra alors peut-être commencer. Chaque jour, je remercie mon Dieu d’être encore en vie, mais je sais que cette première expérience douloureuse n’est qu’une première étape dans ma reconstruction. Ce n’est que le début …

18 mars 2017, je rencontre Hanicka, avec qui je décide d’écrire mon journal de bord en tant que migrant sur le territoire du Creusot.

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