Ce jour-là, le bleu du ciel

– Histoire librement inspirée par la photo de Sylvie Mélie (France)-

-Paris, le 5 janvier 2012, chez papa-

Ce jour-là, un lundi soir après le boulot, j’étais passée voir mon père dans son petit appartement, comme chaque semaine depuis le décès de maman. Fidèle à son habitude il ne disait pas grand-chose, n’avait rien à dire de sa misérable vie (disait-il), tout au plus quelques grognements que je traduisais selon ses humeurs du moment. Je savais que les quelques heures qui me séparaient de mon départ, représenteraient une sorte d’épreuve, tant l’atmosphère de ces visites était lourde et ennuyeuse. J’étais afférée à des tâches domestiques dont il me dispensait, mais que je me sentais dans l’obligation de réaliser ; linge, vaisselles de trois jours, aspirateur, rangement des courses, repas du soir et du lendemain,…

Ce jour-là, comme chaque lundi soir, je revois mon père tirer sa chaise de cuisine en formica, s’assoir, coller ses larges épaules au dossier qui grince sous son poids, retrousser ses manches jusqu’aux coudes, silencieux, lèvres pincées, regard penché sur la toile cirée. J’ai regardé ses tatouages verts délavés, vieux souvenirs de l’armée et je me suis dit que je ne savais rien de mon père. Je lui ai servi son café, j’ai poussé le sucrier jusqu’à la tasse, l’ai regardé jeter trois sucres dans le jus noir. Je m’apprêtais à lui tourner le dos pour faire face à l’évier, quand il me fit signe de m’assoir face à lui, sans me regarder.

Ce jour-là, face à lui, j’étouffais mes quarante ans pour retrouver mes dix ans. Je me suis assise, le torchon serré dans mes poings, bien calés entre mes cuisses. J’attendais, j’attendais qu’il parle. Un long moment, il s’est contenté de siroter son café brûlant, pour finalement me demander sans lever la tête : « Ca va toi ? ».

Pendant toutes ces années, j’avais été une enfant silencieuse, coincée dans l’ombre de mon père, à l’observer se mouvoir dans notre appartement, le nez penché sur les carreaux de ciment. Plus je le regardais, plus j’avais le sentiment d’en apprendre sur moi-même. Mon père ne disait rien, jamais. Il  n’échangeait pas davantage avec ma mère ou alors dans une intimité fermée à double tour dont l’accès m’était interdit.

Ce jour-là, il m’a parlé. Je ne sais pourquoi, je me suis dit que chacun des éléments de ma vie, de la sienne, de la nôtre, devait fatalement nous conduire jusqu’à ce moment. J’ai décroché ma mâchoire crispée, des mots s’en sont échappés, des mots que je ne contrôlais plus :

« Vous vous êtes aimés avec maman ? J’ai loupé ça je pense. Mes yeux sont bleus, tu le savais papa ? J’ai tes yeux, c’est maman qui me l’a dit. C’est amusant, j’ai l’impression désagréable que tout arrive en même temps ce soir. J’ai le sentiment de vivre une autre vie en quelques secondes. Papa, tu as déjà dit à maman que tu l’aimais ? … Je pense que j’ai raté ça aussi. Je n’ai pas réussi à pleurer quand elle est morte. Je crois que j’avais peur d’être soluble dans mes blessures.  Je crois qu’à ce moment-là, je me suis fait le reproche d’être née ; être vivante, c’était fatalement devoir se confronter à la mort de maman. Et toi papa, tu as eu le courage des larmes ? … « 

Face à ce qui me semblait de l’indifférence,  je l’ai regardé une dernière fois pour baisser les yeux comme j’avais appris à le faire et j’ai dit :

« Maintenant, tu peux me dire de me taire si tu veux… »

Ce jour-là, c’était un lundi soir, j’ai entendu mon père se lever de sa chaise en formica et je l’ai senti derrière moi, dans le courant d’air de la fenêtre qu’il venait d’ouvrir. Je me suis retournée sur son dos et j’ai trouvé qu’il avait l’air épuisé. A moins qu’il n’ait vieilli sans m’attendre durant toutes ces années.

Je me suis approchée de lui et sans me regarder il s’est décalé. J’ai compris qu’il m’invitait à me placer à ses côtés. J’ai senti la chaleur de son bras contre le mien et cette proximité inhabituelle m’a profondément bouleversé.

Ce soir-là,  mon père s’est tourné vers moi et m’a dit : « Elle ne reviendra pas, mais moi je suis encore là ! ». Il s’est soudainement éloigné de mon bras et ça m’a fait l’effet d’être amputée d’une partie de ma vie. Nerveusement, j’ai pris une photo de la ville. La nuit portait le deuil de ses jours. Je me souviens, ce soir-là, nous nous sommes regardés pour la toute première fois.  A la fenêtre de nos âmes, je me souviens, il y avait ce même ciel bleu.

Sonia, 54 ans, aiguilleur du ciel


La véritable histoire de cette photo par son auteur

« C’était à Asnières-sur-Seine, dans le dernier appartement que l’on m’a prêté avant de pouvoir m’installer sur Montreuil, dans le mien. J’ai trouvé ce coucher de soleil et cette lumière magique avec ses différentes couleurs. J’aime regarder le ciel ; c’est un moment intense, de lâcher prise, un moment de communion avec la nature. » Sylvie Mélie

3 Comments

  1. Wouah….encore une histoire qui touche en plein coeur!. Elle est pleine d’amour, de pudeurs. Comme à chaque fois je l’ai lu sans même prendre en compte l’histoire de la photo (ni avant, ni après). Non, je veux rester dans cette histoire, ne rien savoir….juste me laisser transporter. Merci Hanicka, merci.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s