Ce jour-là, à hauteur d’étoiles

Histoire librement inspirée par la photo de Gaëlle Forest (France)

-Paris, 25 décembre 1996, chez maman-

Ce jour-là, un 25 décembre, en me réveillant, j’ai cru que mes rêves d’enfant pourraient rester intacts et se réaliser dans un battement de cils. Mon frère et mes deux soeurs se sont réveillés dans le même état d’esprit ; celui d’un monde où les enfants ne grandiraient plus.

Il y a parfois, pour l’esprit quelque chose de terrible dans la fréquentation des souvenirs. Il y a en elle, une puissance de mort ou de résurrection. Ils peuvent exercer en nous quelque chose de douloureux ou alors de très doux. Ce matin-là, lorsque nous nous sommes retrouvés pour le petit déjeuner, le spectacle silencieux que nous donnions à voir aurait pu provoquer une fascination semblable à celle qui émanait de la méduse, celle qui transformait le corps de ceux qui la voyaient en statuts de pierre. Rien ne bougeait ni ne tremblait, nos mains figées sur le bol de café brulant, nos yeux vides penchés sur l’histoire de notre enfance.

Ce jour-là, nous étions tous réunis chez notre mère pour fêter Noël. Les embrassades terminées, les nouvelles prises des uns et des autres, un silence étourdissant avait pris la place de cette journée si particulière. Les mots peuvent dire toutes sortes de choses. Ils peuvent parler à l’infini, mais jamais ce qu’ils auront à nous dire ne pourra entamer la silencieuse présence du souvenir.

Ce jour-là, après le petit déjeuner, sans consultation, chacun s’est mis à la tâche pour faire place nette dans la cuisine. Tel un cortège de silhouettes fantomatiques, nous avons tous regagner notre chambre pour en ressortir quelques minutes après, les mains chargées d’un présent que nous avons déposé au pied du sapin. Nous avions pensé à la même chose et pour la première fois depuis les retrouvailles, nous nous sommes regardés et nous avons souri. Ce jour-là, à ce moment-là, j’ai pensé que l’émotion que nous venions de partager ensemble autour de ce petit sapin, n’était pas une émotion ordinaire ; c’était quelque chose de plus élaboré, quelque chose de rare, fragile, sensible, merveilleux.

Ce jour-là, j’ai pris une photo. Mon frère et mes soeurs m’ont regardé faire et m’ont suivi dans la chambre de maman sans rien dire, comme on suit son ainée, parce qu’on lui fait confiance. Là, j’ai imprimé la photo du sapin avec les petits cadeaux et je me suis retournée pour leur demandé ; « On y va ? »

Sans un mot, ils ont enfilé leur manteau et nous sommes sortis. Nous sommes parti à pied sous la neige de l’hiver. Il était tard sous le ciel gris-noir, entre chien-et-loup. A ce moment-là, notre convoi ressemblait à celui de quatre enfants, partit à l’aventure pour une mission un peu spéciale, dont l’objet devait rester secret. Autour de nous des passants-fourmis pressés, poussés par un souffle vers un lieu inconnu, des silhouettes qui balisaient un espace, rien de plus, rien de moins ; un monde sans profil où les automobiles dessinaient de fines cicatrices. A vol d’oiseau, la troupe des quatre enfants que nous formions était des trapézistes. Des trapézistes évoluant au sommet du chapiteau. Nous volions haut, très haut, à hauteur d’étoiles.

Nous avons traversé le cimetière déserté, traversé par les courants d’air. Il faisait froid. Sur la tombe de papa, nous avons déposé la photo du petit sapin de Noël et des cadeaux qu’il avait déposé lui-même il y a tout juste un an. Des présents que nous n’avons pas pu ouvrir, que nous avons rapporté ce jour-là, tous les quatre, sans nous concerter.

Ce jour-là, nous avons installé le rêve de son retour dans la réalité de notre âme d’enfants; celui qui nous fait croire encore au père Noël !

Ce jour-là, l’absence du père s’en est allée au large du continent de la vie, qui ressemble parfois si peu à la vie dont nous rêvons.

Ce jour-là, il était là !

Sophie, l’éternelle enfant de son père


La véritable histoire de cette photo par son auteur :

« J’ai pris cette photo autour 20 décembre 2015. Je venais de le décorer, avec en fond, la Pastorale des santons de Provence. C’est un rituel très important pour moi car la famille se réunit à ce moment là ; je suis très attachée aux traditions. »  Gaëlle Forest

 

2 Comments

  1. Une très belle histoire. Triste, mais quoi de plus magnifique que de penser à ceux qui nous ont quittés un soir de Noël. Ce jour là, ils sont allés ensemble sur la tombe de leur Père afin de partager Noël avec lui…..Oui Hanicka, encore une histoire bouleversante, touchante, mais si merveilleuse!. Merci Hanicka.

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