Ce jour-là, la morsure de la peur

Histoire librement inspirée par la photo de José Parada (Pérou)

-15 mars 1954, Oberwill, canton de Zurich, propriété de Jean-Pierre Damien-

Ce jour-là, la neige avait cessé de tomber sur l’hiver. Elle commençait même à disparaître annonçant la proche arrivée du printemps. Vu du côté des hommes du village, le coin d’ici n’avait rien d’une campagne riante, où tout pousserait d’abondance : il s’agissait, au contraire, d’une terre âpre, rocailleuse, de mauvais rapport, où le paysan peinait à arracher à la terre de quoi subvenir à ses besoins. Nouvellement installée en tant que médecin, je ne pouvais blâmer l’attitude de ces agriculteurs rustres, ignorant des convenances et des codes de comportement qui régissaient la vie en cité ; je leur donnais l’excuse de leur difficile condition de subsistance.

Ce jour-là, on m’avait appelé pour une urgence ; la voisine de madame Lucie Moreau s’était à peine présentée, pour hurler dans l’appareil  qu’il fallait que je me rende au plus vite au hameau d’Oberwil. Avant de raccrocher,  elle m’indiqua que la malade était âgée de soixante-treize ans et qu’elle se trouvait au plus mal. J’attrapais ma mallette médicale et entamais la route qui me conduirait jusqu’à ma future patiente. Les accès routiers jusqu’au hameau étant impraticables, je dus m’y rendre à pied. Le chemin le plus rapide traversant les terres de Jean-Pierre Damien, je dû me résoudre à prendre le risque de croiser cet homme, dont la mauvaise réputation allait bon train dans le village : un paysan rustre, grossier, à l’esprit épais, dont les réactions pouvaient être violentes.

Ce jour-là, je me trouvais sur le pont qui marquait la frontière de son territoire. On racontait partout, que lorsqu’il n’était pas aux champs, cet homme passait son temps derrière ses rideaux, à surveiller l’intrusion d’étrangers chez lui, sans y être invité. Nous étions un dimanche et j’avais la désagréable sensation d’être observée.  Je ne sais pas ce qui me poussa à prendre une photo rapide de l’endroit, avant d’y pénétrer ; sans doute pour faire diversion et me faire passer pour une simple touriste fascinée par la beauté du paysage. Complètement stupide. Je prenais soudain conscience du manteau rouge vif dont je m’étais affublée et j’en regrettais immédiatement le choix ; on aurait pu imaginer plus discret comme tenue de camouflage. Je m’engageais sur le pont, quand j’apercevais sur ma droite la ferme du redoutable. J’essayais de garder une certaine contenance dans ma démarche, pressant le pas, sans donner l’impression de fuir un danger. Le chemin à parcourir me semblait tout à coup interminable, alors que le hameau ne se trouvait qu’à une lieue de l’endroit où je me trouvais.

Ce jour-là, à mi-parcours, je me suis retournée de façon instinctive ; « l’animal » marchait à plusieurs mètres derrière moi, une carabine à la main. J’ai tout de suite pensé que la menace était totalement disproportionnée, par rapport à la faute commise. J’accélérais. J’étais en nage, j’avais froid. J’essayais de maîtriser mon rythme cardiaque, sans effet. Je pris conscience de ma peur qui redoublait.  Je me suis mise à courir, quand soudain, la détonation d’un coup de feu retentit dans toute la vallée. Je ne sais par quel miracle, je retrouvais une seconde vie, pour franchir, sans me retourner, la centaine de mètres qui me séparaient de la ferme des Moreau. Dans un élan de survie, j’entrais précipitamment dans la maison sans frapper, en hurlant : « madame Moreau, je suis là, je suis vivante ! ». Surprise par ma façon cavalière de pénétrer chez elle et mes propos délirants, elle me montra ce qui lui causait tant de souffrance : elle avait une profonde morsure de loup (disait-elle) au niveau de la cuisse. Retrouvant rapidement les gestes professionnels de mon métier, je soignais sa blessure comme je le devais, avec un sang-froid surprenant.

Quelques minutes plus tard, on entendit frapper furieusement à la porte d’entrée. Madame Moreau, alitée, m’intima l’ordre d’ouvrir avec sa main calleuse et son regard noir. Jean-Pierre Damien se trouvait là, bien planté dans ses bottes, tenant sa carabine d’une main et de l’autre un loup ensanglanté, suspendu par la queue, tendu au-dessus de sa tête, tel un trophée.

Ce jour-là, la morsure de la peur avait trompé mon jugement, je jurais à qui voulait l’entendre qu’on ne m’y reprendrait plus.

Jocelyne Monier, médecin généraliste du canton de Zurich (Suisse)


La véritable histoire de cette photo par son auteur :

« C’était il y a un sacré bout de temps, en 2009, à Athis-Mons. Je me rendais aux épreuves du bac blanc. Il fallait passer par ce petit pont pour arriver au lycée. J’ai trouvé ce décor enneigé joli, alors je l’ai bêtement pris en photo. »  José Parada

 

1 Comment

  1. Et oui Hanicka, les gens parlent, les autres croient alors que bien souvent la vérité est tout autre. C’est et cela restera toujours d’actualité….malheureusement!

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