Ce jour-là, une première victoire

Histoire librement inspirée par la photo de Fabien Skrzypczak (France)

-Paris, le 1er mai 2013, Eric, Waclaw, Igor-

Ce jour-là, ils sont passés tous les trois sans prévenir. Ils m’ont dit qu’ici, c’était le seul endroit où ils devaient se réunir pour faire ce qu’ils avaient à faire. J’ai tout de suite compris, je n’ai pas pu leur dire « non », je les ai laissés entrer alors que nous étions un jour férié et que je ne travaillais pas.

Eric, à gauche sur la photo, était un homme de tempérament explosif, une forte tête, colérique, très émotif, dont les réactions pouvaient être impulsives. C’est quelqu’un qui avait du mal à choisir et qui donnait le sentiment de se chercher continuellement. A l’époque, il ne croyait qu’en une vérité (la sienne bien entendu), en une morale exemplaire et détestait tout ce qui pouvait paraître comme un compromis. Il était aussi très susceptible, presque écorché et disait ne supporter ni trahison, ni mensonge. Sous son regard parfois un peu méfiant, se cachait en réalité un homme au grand coeur. Le parcours d’Eric a basculé sur une route alors qu’il faisait de l’auto-stop. Il avait 19 ans, son père  militaire de carrière l’avait mis à la porte car, disait-il, il ne ferait rien de sa vie en restant sous le toit familial. Surprotégé par sa mère, la séparation fut dramatique. Il avait décidé, comme beaucoup de jeunes de la campagne, de rejoindre la capitale. Une femme s’est arrêtée sur le bord de la route, ils ont vécu ensemble durant neuf ans. Femme dominatrice, elle contrôlait tout dans le couple. Elle décidait de tout et ne tolérait  rien qui ne suive sa volonté. Pour arriver à ses fins, elle adoptait des stratégies comme la culpabilisation et la manipulation. Eric est sorti de cette relation complètement détruit.

Waclaw, au centre, avait une personnalité tourmentée; il semblait lutter pour sa vie à chaque instant. Influençable,  on lui reprochait en permanence un certain attentisme ; sa devise était « aujourd’hui peut-être ou alors demain ». S’il faisait parfois preuve de confiance en lui, c’est bien plus par aveuglement que par réel esprit de conquête, souvent parce que l’urgence d’une situation  l’exigeait. D’origine polonaise, enfant, il fut bercé par l’histoire du pays de ses ancêtres ; profondément marqué par celle de la disparition de la Pologne pendant cent vingt-trois ans, Waclaw avait grandi avec un sentiment de haine profond à l’égard de l’humanité. A dix-huit ans, il s’est engagé dans la légion étrangère pour « tuer ». Il a participé à l’opération Licorne en Côte d’Ivoire. Un jour d’opération, il s’est retrouvé face à des enfants soldats sur lesquels il a refusé de tirer. Son sergent lui a mis un revolver sur la tempe pour lui ordonner de défendre sa vie et celle de ses compagnons. Waclaw a tiré et s’est fait virer de la légion après un passage devant la cour martiale, pour refus d’obéissance. Waclaw est sorti de là complètement détruit.

Igor, quand à lui, avait deux types de personnalités assez opposés ; il y a ceux qui sont profondément attachés à l’endroit où ils vivent et ceux bien plus audacieux,  qui aiment courir et prendre des risques.  Introverti par moments, refusant le contact avec l’extérieur, il était cependant capable de se donner en spectacle.  Moralité de circonstance plus que de croyances, Igor n’avait guère de principes établis mais suivait ceux qu’on lui avait inculqués. Elevé dans le quartier des Batignolles à Paris, entre la porte de Clichy et Pigalles, il a perdu son père très jeune. Sa mère, ne s’étant jamais remise de cette perte, noyait son chagrin dans les bistrots du quartier. Plus souvent dans la rue que chez lui, Igor s’est créé une famille composée d’autres jeunes voyous en errance, de prostituées voulant bien lui donner l’affection qu’il ne recevait plus. Plus par défi que par conviction, il passait son temps à voler les bourgeois, à braquer les caisses des boutiques, à l’aide d’un goulot de bouteille de bière qu’il faisait passer pour un canon de revoler, en le posant sur la tempe de ses victimes. Il a fini par écoper de plusieurs années de prison. Il en est sorti complètement détruit.

Ce jour-là, comme à mon habitude j’avais machinalement allumé la télévision ; il y avait un match de foot qui manifestement ne les intéressait pas ; ils se sont assis à la table en lui tournant le dos. Là, ils ont sorti un gros cigare, ils m’ont regardé semblant me demander mon approbation. Pour toute réponse, j’ai sorti deux grosses bougies anti-tabac que j’ai allumées pour les poser sur la table. Waclaw, m’a tendu son téléphone portable, j’ai pris une photo.

Ce jour-là, au siège des alcooliques anonymes, ils venaient fêter leur première année d’abstinence,  la première véritable victoire de leur vie.

Sophie Garnier, modératrice pour les alcooliques anonymes 


La véritable histoire de cette photo par son auteur :

 » Il y a la famille dont on hérite et puis celle que l’on se choisit par le biais de ses amis (Pascal et Daniel sur cette photo) ; elles sont toutes les deux indispensables à l’équilibre. Cette photo a été prise chez moi, lors d’une belle journée dominicale, conviviale, épicurienne et ludique … Un moment de partage instauré maintenant. »  Fabien Skrzypczak

1 Comment

  1. Très belle histoire Hanicka. Trois garçons, trois « mauvais » garçon qui prennent un virage. Ils prennent leur vie en main, il arrêtent de boire et en route pour un nouveau destin, une nouvelle vie…..Bonne route à vous trois. Merci Hanicka pour cette nouvelle histoire. Une fois de plus, j’y entre et je reste dedant dans regarder l’histoire vraie de la photo!

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