Ce jour-là, j’ai traversé le pont

Histoire librement inspirée par la photo d’Emilien Richard (France)

-Aix-en-Provence, 21 mars 2014, Adrien et Romain-

Ce jour-là, c’était le premier jour du printemps.  Tout l’hiver, Adrien, mon grand, avait bossé dur pour maintenir à flot son garage de motos. Les temps étaient difficiles et j’étais profondément admirative de son courage et son obstination à maintenir en vie sa petite entreprise. Comme il me le répétait si souvent : « Il ne faut rien lâcher! ». Romain, le plus jeune de mes enfants, était de la même trempe que son frère ; tenace, optimiste, créatif et réservé. Mais une des qualités qui les caractérisaient et dont j’étais la plus fière, c’était leur côté humaniste. Pas une journée sans qu’ils ne rendent un petit service à une voisine, un copain, un inconnu.

Ce jour-là, la ville avait annoncé l’arrivée de migrants venant de Calais. J’en informais Adrien qui, depuis longtemps, n’avait plus accès aux informations faute de téléviseur. Il avait fait le choix de se couper des médias sous toutes ses formes pour ne plus avoir à entendre, lire ou voir l’image que l’on pouvait donner de notre monde, à savoir une vision résolument négative, pessimiste et surtout faussée ; mon Adrien n’était pas quelqu’un à se laisser manipuler aussi facilement. Je lui parlais de l’hostilité des habitants à l’accueil de ces étrangers, du combat permanent de ces réfugiés pour garder une dignité, quand on faisait tout pour la leur ôter, de leurs conditions de vie misérable dans l’enfer de Calais, des violences engendrées liées à leurs mauvais traitements. Romain, qui était présent, ne pipait mot lors de cet échange, mais je lisais une grande curiosité et une extrême attention  au fond de ses grands yeux noisette. Jusqu’au bout il s’est tu, jusqu’à ce qu’à notre tour, nous nous taisions. Dans ce chaos de mauvaises nouvelles qui résonnait encore entre les murs de la cuisine, la petite voix enfantine de Romain s’éleva : « qu’est-ce qu’on peut faire de gentil pour ces gens ? »

Ce jour-là, je me souviens, Adrien a soudainement annoncé en tapant du poing sur la table : « Je déclare la réunion extraordinaire de la famille Rousselle, ouverte ! A l’ordre du jour, la question suivante : Qu’est-ce qu’on peut faire de gentil pour ces gens ? Question essentielle, proposée par notre cher et valeureux président, monsieur Romain Rousselle ». A ces mots, mon jeune fils, fou de joie, se mit activement à préparer l’environnement de cette séance particulière ; le voilà qui débarrassait la table de la cuisine des restes du repas, apportait carafe d’eau pour rafraichir les gorges asséchées par les éventuels discours, installait les chaises dans un alignement parfait, pour ensuite nous inviter à nous assoir, en nous attribuant une place bien précise. Romain, Président, devait nécessairement se distinguer ; il fit donc un aller-retour de la table au tiroir du buffet, pour revenir coiffé de la couronne des rois stockée pour l’an prochain. J’aimais profondément mon fils Adrien, pour ça ; il avait un don certain pour donner à chaque chose et évènement qui lui semblait important, un côté théâtral et ludique, où chacun pouvait s’exprimer librement, sans jamais dramatiser, même sur les sujets les plus graves.

Ce jour-là, Romain Président, ouvrit la séance par ces mots : « qui a soif ? ». Personne n’osa refuser cette proposition et chacun tendit son verre avec révérence. Dans une chorégraphie parfaitement synchronisée, chacun de nous prit son verre de la main droite, souleva son coude dans un angle droit presque parfait, vida d’une traite  son contenu pour le reposer bruyamment sur la table de la cuisine, marquant ainsi la fin d’un préambule indispensable à l’ouverture de toute réunion qui se respecte. Les débats étaient ouverts et nous invitions Romain du regard, à prendre la parole en premier  : « J’ai des choses dans ma tête mais elles sont toutes emmêlées.  Je voudrais vous demander : qu’est-ce que c’est qu’un réfugié ? ». Je me souviens de l’échange de regards avec Adrien juste avant qu’il ne se décide à dire quelque chose : « un réfugié, c’est un héros. C’est quelqu’un qui doit tout quitter : son pays, son quartier, sa maison, son jardin, son chien, son travail, ses amis, … parce qu’il y a la guerre ou parce qu’on veut le forcer à  faire des choses qu’il refuse de faire, parce que ceux qui commandent le pays veulent lui enlever sa liberté et celle de son peuple, parce qu’il a dit qu’il n’était pas d’accord dans un pays où on n’a pas le droit de dire « non », … Un réfugié, c’est un héros parce qu’il a le courage de tout abandonner derrière lui et parce qu’il refuse d’obéir ! ».

Ce jour-là, j’ai vu mon petit homme se crisper, comme un animal qui aurait le pressentiment d’un danger immédiat et pourtant inconnu. D’un geste lent il ôta sa petite couronne pour la poser devant lui, un pli d’inquiétude ou de doute se dessina entre ses yeux.

Romain : « Et c’est pour ça qu’ils viennent chez nous : pour se réfugier ! (silence). Mais si ce sont des braves, et qu’ils ont vécu des choses trop dangereuses pour eux, pour leur famille, pour tout le monde, pourquoi les gens d’ici ne veulent pas les accueillir comme des héros ? ».

Silence, regards échangés entre adultes, signe de tête de ma part à l’intention d’Adrien pour qu’il prenne la parole.

Adrien : « Parce que les gens d’ici ont peur. Ils ont peur que le réfugié en question ne leur prenne tout ce qu’ils ont : travail, argent, maison, jardin, enfants, vie … Tu comprends ? comme le réfugié n’a plus rien, ceux qui ont tout, pensent que cette personne va nécessairement leur voler tout ce qu’ils ont. »

 Silence plus lourd, clin d’oeil d’approbation de ma part à l’intention d’Adrien, attente

Romain prend soudain la parole : »Mais si le réfugié est un héros, ça veut dire que c’est quelqu’un de très bien et de tout à fait recommandable. Comment peut-on penser qu’un brave pourrait faire du mal à des gens qui l’accueilleraient. Un héros ça ne se bat que contre les méchants! ».

Sourire échangé entre Adrien et moi, silence, attente

Romain : « Il n’y a plus de respect. (silence). J’ai besoin de réfléchir (silence). Je dois vous dire que je ne comprends pas toujours très bien les grands (silence). J’ai bien quelques idées dans ma tête pour essayer de faire quelque chose de gentil, mais là, c’est un peu emmêlé. »

Adrien : « Dans ce cas, dessinons ! »

Romain :  « Je n’ai pas la tête à dessiner, pour moi et pour tous les héros, c’est un jour qui ne mérite aucune couleur ! »

Adrien : « Il ne faut rien lâcher Romain ! Ecoutes bien ce que te dicte ton cœur et laisse-le prendre le crayon. C’est lui qui va dessiner pour toi. »

Ce jour-là, je sortais discrètement de la cuisine, pour laisser mes deux petits se concentrer sur une des tâches les plus ardues : trouver le moyen de réconcilier les hommes entre eux, pour enfin sauver le monde. Au bout d’une demi-heure d’absence, ils n’étaient plus là. Deux dessins posés là, sur la table, abandonnés à ceux qui voudraient bien les regarder. Sur le premier, il y avait une forêt généreuse, avec des fleurs, des fruits, une source et des bêtes sauvages. Sur le second, une famille avec des enfants, au centre de dizaines de petits cœurs de toutes les couleurs. Entre les deux dessins, ils avaient construit un pont, avec des allumettes. A cet instant précis, et grâce à ces deux croquis, je me suis dit que tout était peut-être encore possible ; mes deux enfants avaient sauvé le peu d’espoir qu’il me restait.

Je suis sortie dans le jardin.  Il y avait dans l’air, quelque chose de très doux, de calme, de beau. J’ai pris une photo et j’ai traversé ce petit pont d’allumettes pour les retrouver.

Rose Rousselle, 54 ans, maman d’Adrien et de Romain


La véritable histoire de cette photo par son auteur

« Eté 2011, j’étais parti à Paris avec mon fils Alexandre pour voir mon père. Ce qu’ils ne savaient pas tous les deux, c’est que j’avais pris la décision de partir pour une autre région. Mon père a senti que notre visite n’était pas anodine et il a pris cette photo de mon fils et moi dans le parc Martin Luther King. »  Emilien Richard

5 Comments

  1. Encore une bien belle histoire Hanicka!. Une vision simple et magnifique de voir le monde et l’actualité. Adrien et Romain voit clair et à travers ta plume, ils nous prouvent que l’amour, la tolerance et le partage sont encore possible . Moi j’y crois et je veux continuer d’y croire!. Merci Hanicka pour cette histoire et merci pour cet espoir d’une vie meilleure.

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  2. Sublime, encore une fois. Envie, tellement, de voyager encore quelques pages avec Adrien et Romain. J’ai lu ton texte juste au réveil, encore toute ensommeillée, imprégnée de rêves. Les larmes coulent encore sur mes joues, les enfants sont tous des Romain Président et la journée sera belle.
    Merci Hanicka.

    Aimé par 1 personne

  3. Tu me dis quand tu écriras ton livre, avec une telle belle imagination, je voudrai le lire. Tu as un talent fou celui de multiplier les instants magiques et d’en faire une féérie de mots fantastiques.

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