Ce jour-là, soufflait le chergui.

Histoire librement inspirée par la photo de Youssef Tounzi (Maroc)

-Ouarzazate, 3 août 2014, le dernier jour de ma vie-

Ce jour-là, soufflait le chergui sur Ouarzazate, vent sec et brûlant, chargé du sable du Sahara. Amina, ma douce épouse, avait insisté pour se rendre seule au souk ; c’était l’anniversaire du petit dernier de nos six enfants et elle ne dérogeait jamais sur le soin à apporter à ces petites fêtes enfantines, si pleine de joie. La veille,  j’avais eu une dure journée sur le chantier de construction du grand projet de la centrale thermo-solaires ; elle devait être opérationnelle d’ici à l’automne 2015, les équipes avaient pris du retard, nous avions mis les bouchées doubles, j’étais épuisé.

Ce jour-là, je me souviens, sur les coups de onze heures trente, quelqu’un a frappé à notre porte tel un forcené. Avec les temps qui couraient, j’hésitais à ouvrir. A l’époque, les enfants de la casbah de Taourirt à Ouarzazate grandissaient et poussaient comme de la  « mauvaise herbe ». Il n’était pas rare de voir des commandos organisés, entrer en force dans les maisons, pour y dévaliser les cuisines. J’ai finalement ouvert. Si je ne l’avais pas fait, Amina m’en aurait voulu. Militante active dans la lutte des femmes contre la médiocrité sociale de notre région, elle avait toujours une assiette pour le mendiant de passage. Je ne supportais pas ses colères noires et silencieuses ; j’aimais sa voix solaire, j’en avais besoin, surtout quand elle chantait.

Ma lourde porte s’est ouverte sur un homme d’une trentaine d’années. Il est entré dans le hall d’entrée, comme projeté par les puissantes rafales du chergui. Tout son être hurlait : « Il faut que je téléphone, laissez-moi téléphoner, je vous en supplie, je dois téléphoner ! ». Mes enfants, affolés par le tapage de cet homme qui semblait enragé, se sont tous regroupés autour de mes cuisses. En d’autres circonstances, je l’aurais jeté dehors ; quelqu’un qui ne prend pas la peine, ni de se déchausser, ni de se présenter, ni de me saluer avant d’entrer dans ma maison, ne mérite pas le respect et encore moins l’hospitalité. Mais j’ai pensé à Amina et je me suis dit qu’en voyant cet homme affolé, demander asile pour un simple coup de fil, elle aurait eu la bonté de lui faire confiance.

Ce jour-là, sans autre parole que mon doigt pointé vers le téléphone, il s’est précipité vers celui-ci, dans un mouvement désordonné qui lui donnait l’allure d’un pantin désarticulé. Je sentais autour de mes cuisses, l’étreinte de mes enfants se resserrer et la peur me traverser, moi aussi. J’ai pris cet homme en photo, pour garder une trace de son passage peut-être malveillant. A défaut de pouvoir l’arrêter dans sa folie, je l’emprisonnais dans la cellule de mon portable. Une fine pellicule de sable venant du désert, recouvrait à présent le carrelage frais du hall, entrée par la porte restée ouverte. Je priais de toutes mes forces pour qu’Amina ne rentre pas à ce moment-là. Dehors, j’entendais des cris de panique. J’aurais voulu sortir pour me rendre compte de ce qui motivait ce vacarme terrifiant, mais le poids de mes six enfants suspendus à ma ceinture, ne me permettait aucune envolée.

A cet instant, mon sang frappait mes tempes et bourdonnait dans mes oreilles, tel un essaim d’abeilles affolées.

Les doigts sucrés de miel d’Amina,
Son visage tourné vers le ciel, elle chante,
Je regarde son visage, elle m’habite.

Ma confusion était si grande que je ne captais qu’une série de mots prononcés par cet inconnu au téléphone : « Venez, …accident, …oui, c’est urgent,  … ».

Un vol d’oiseaux zèbre le ciel,
Tes grands yeux noirs les suivent dans le vent,
J’ouvre alors un autre espace en moi,
Sans porte, ni fenêtre,
Pour y laisser passer ta voix.

Bruit lourd du combiné raccroché, visage de l’homme enfouit quelques secondes dans ses mains, il se redresse et sort ; sur le sol, les traces de son passage dans la poussière de sable. Etreinte de mes enfants relâchée, je me sens toujours aussi enraciné.

Mon corps tout entier voudrait se déployer,
reprendre son souffle, se suspendre au-dessus de toi,
mais tu  sembles soudain t’éloigner de moi…

Ce jour-là, sur le pas de ma porte, la rue,  des hommes, des femmes et des enfants silencieux qui s’écartent, une voiture sur le trottoir, une femme gisant sur la route, un immense linceul de sable ocre qui recouvre l’ensemble.  Autour de la morte, deux cabas éventrés qui vomissent cotillons, friandises et mandarines.

Amina, 
Ton prénom comme une parole vivante libérée au vent, tout mon être tendu vers toi, je suis l’interstice entre deux mondes : celui de ces hommes qui sont venus voir l’immobile,
celui de mon cœur où notre amour se grave dans une rose des sables.

Ce jour-là, s’élevait dans les cieux, le chant funèbre du désert que soufflait le chergui…

Assad, 45 ans, au dernier jour de sa vie


La véritable histoire de cette photo par son auteur

« Cette photo a été prise le 17 août 2013 par ma copine, qui est devenue ma femme. C’était pour un casting dans un court métrage, pour le rôle d’un chef de mafia italien. Cette photo a été prise dans notre cuisine. Je suis acteur marocain et j’ai joué dans plusieurs films internationaux, tournés ici au Maroc. C’est grâce à cette photo que j’ai eu des offres de casting, alors pour moi, elle est un peu comme un porte-bonheur. »  Youssef Tounzi

2 Comments

  1. Wouah Hanicka….j’en ai les larmes aux yeux!. Décidément tu es une grande écrivaine!. C’est touchant, troublant, émouvant, c’est juste beau. Bravo Hanicka et encore merci de nous faire partager ton talent.

    Aimé par 1 personne

  2. Un talent d’écriture indéniable.
    Quand l’auteur plante le décor, et que le lecteur y plonge sans pouvoir y ėchapper, c’est pour moi synonyme d’un grand talent artistique.
    Chapeau ^

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