Ce jour-là, je me suis retournée.

Histoire librement inspirée par la photo d’Emmanuelle Nuzillat (France)

-Vierzon, 4 juillet 2015, Thomas, Eric, Paul –

Ce jour-là, je me suis retournée. A l’époque, j’avais 35 ans et je vivais avec mes enfants, Thomas, Eric et mon mari Paul. Une jolie maison, un joli jardin, deux chats, une situation plus que confortable, des enfants qui travaillent bien à l’école, un mari attentionné, pas de dettes, pas de cris, pas de vagues ; une vie paisible et bien rangée, le rêve de beaucoup.

Ce jour-là, c’était l’été. Je me suis levée comme tous les dimanches matins, peut-être un peu plus tard que d’habitude. Les enfants étaient déjà dans le jardin avec leur père, pour entretenir le potager qu’ils avaient débuté au printemps. J’entendais leurs éclats de rire. C’était une belle journée et j’envisageais courageusement de vider la buanderie encombrée de toutes ces choses inutiles, qu’on garde précieusement, à tort, au « cas où »; Paul m’avait promis de repeindre et d’aménager cet espace avec les enfants.

Manches retroussées, me voilà lancée dans le projet titanesque que je m’étais alors fixé. Pièce sombre, sans fenêtre, dans ce lieu chargé de toute notre histoire familiale, je ne me sentais pas très à l’aise. Chaque objet déposé au fond de mes cartons vides me rappelait un souvenir de notre vie ; les petits bobos de Thomas, tombé de son premier petit vélo, les cauchemars nocturnes d’Eric consolés dans les bras de son ourson aujourd’hui éventré, la douceur de notre nuit de noce évoquée par le papier à en-tête de l’hôtel Saint-Georges à l’île Maurice, … Assise au sol, ma tâche s’avérait plus longue que prévue, prenant le temps d’un dernier adieu à chacun de ces encombrants.

Je tenais en main, une petite boîte à musique de mon enfance, lorsque la porte claqua dans un courant d’air et que l’ampoule de la buanderie se mit à grésiller, pour finir par me plonger complètement dans l’obscurité.

Ce jour-là, je me souviens avoir figé un instant qui me parut une éternité, les yeux obstinément ouverts sur l’invisible. Machinalement, j’ai remonté la petite boîte à musique, dont le mécanisme usé donnait un son sinistre, instantanément avalé par la nuit. Respiration accélérée au rythme du coeur, tout m’indiquait que j’étais encore en vie alors que je sentais un froid mortel mordre furieusement mon échine. Des images, des sons, des couleurs, des mots, des odeurs, … en quelques secondes je suis devenue la spectatrice de toute ma vie ; je me retrouvais au centre d’un tsunami d’émotions qui semblaient désormais ne plus m’appartenir. Qu’avais-je réellement fait des aspirations de ma jeunesse ? De mes rêves d’aventures, de liberté, de mes joies enfantines ? … Ce jour-là, je me souviens avoir pleuré dans le souvenir du giron de ma mère.

Respiration plus lente où tout devient plus calme, je me suis dit qu’il n’était pas trop tard; s’éloigner, réfléchir, peut-être tout quitter pour tout recommencer, plus loin, ailleurs, différemment, dans une forme de correspondance plus proche de ce à quoi j’aspirais. Geste ralentit, effrayée par la peur de tomber, bras ouverts cherchant une issue, j’accédais enfin au bout du tunnel, ma main posée sur la poignée de porte. Aveuglée par la lumière écrasante de l’été, j’ai traversé le couloir qui conduit à ma chambre. Dos à la fenêtre, j’ai jeté quelques affaires en vrac au fond d’une valise. Je me souviens, à cet instant précis, je me suis redressée pour me retourner. J’ai vu mes enfants et mon mari, penchés sur les tomates qui, selon eux, s’obstinaient à ne pas rougir.

Je suis restée un long moment à les regarder. J’ai pris une photo et je me suis assise sur notre lit. J’ai regardé autour de moi : les petites lampes de chevet posées sur les tables de nuit, ma robe de mariée suspendue dans l’armoire restée ouverte,  les couleurs vives du tapis persan sous mes pieds et dans cet espace bien rangé et bien propre, le poids écrasant de ma solitude. A cet instant, je me suis dit : « Et si c’était ça la vie ? Quelque chose d’inachevée, quelque chose qui ne nous ressemble pas mais qui ressemble à toutes les autres vies ? »

Ce jour-là, je me souviens, je me suis retournée pour regarder ma vie par la fenêtre, il y avait mes enfants et mon mari penchés sur ces tomates qui ont traversé l’été sans jamais rougir.

Marie, 36 ans, mariée, deux enfants


La véritable histoire de cette photo, par son auteur

« J’avais pris cette photo pour montrer à un ami jardinier, le jardin de mes parents. Au fond il y a ma maman et mes fils qui cueillent des framboises. »  Emmanuelle Nuzillat

 

 

4 Comments

  1. Hanicka, j’ai l’impression que t’es histoires son de plus en plus belles. Je les savoure une à une et j’attends avec impatience la suivante. Stp, il faudra à tout prie que tu les publies : J’ADORE, je suis une fan assidus. Tu as un talent bien réelle, une plume formidable et tant d’histoire à nous compter…..Hanicka, continue encore et encore à mettre du soleil dans nos vie, stp, stp, stp……

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