Ce jour là, tu m’attendais

Histoire librement inspirée par la photo d’Aurélien Chambon (France)

-Carpentras, la Villa Blanche, le 8 août 2003-

Ce jour-là, j’ai bien vu que tu m’attendais. Quand je t’ai aperçu au loin, en remontant la rue de la Villa Blanche, j’ai tout de suite compris que c’était toi. Tu étais torse nu, ton tee-shirt jeté sur l’épaule et tu avais l’attitude que je te connais bien ; celle de l’homme qui veut se donner des airs faussement nonchalants, celle de celui qui n’a rien à se reprocher, l’attitude ordinaire et négligée d’un homme, qui attend le retour de quelqu’un qu’il connaît bien.

Certes, il faisait très chaud ce jour-là et dans d’autres circonstances, beaucoup auraient pensé : « cet homme est torse nu, mais c’est normal, il fait si chaud! ». Moi je savais que tu transpirais la peur de me retrouver, la confusion de tes sentiments, la culpabilité liée à ton absence durant toutes ces années.

Ce jour-là, je portais une petite robe rouge à pois blancs, comme celle que portait Marlène quand tu l’as rencontré la première fois. Je ne sais pas pourquoi j’avais faits ce choix absurde. Pour te plaire, sans doute. Ou alors pour que mon allure me donne un air qui te serait familier, dès le premier coup d’oeil. J’avais tressé mes longs cheveux blonds en deux nattes que j’avais enroulées en macarons sur mes deux oreilles. Sans doute, pour ne pas avoir à entendre ce que j’avais à te dire. J’étais tellement mal à l’aise dans mes chaussures vernies trop étroites. Sans doute, une façon de déplacer ma douleur. J’avais l’air d’une jeune femme déguisée en petite fille. Ridicule ! Tu te souviens ?

Ce jour-là, quand tu m’as vu, tu t’es redressé légèrement pour poser ta propre douleur sur ta cuisse, en appui sur ton bras. Tu n’as rien dit, tu m’as juste sourit et ça m’a pétrifiée. Comme une idiote, j’ai sorti mon portable et je t’ai pris en photo. Sans doute, avais-je peur que tu ne t’échappes à nouveau. Sans doute, une façon de fixer à jamais ce sourire qui m’était destiné. Je me souviens, j’étais en contrebas, au pied de l’escalier qui devait me conduire jusqu’à toi. Tu avais un air si faussement nonchalant.

Tu aurais pu te lever, et me rejoindre, et m’embrasser. Tu aurais pu dire un mot de bienvenue, une banalité comme il est d’usage, quand on retrouve quelqu’un après dix ans. Tu aurais pu venir avec un petit bouquet de fleurs comme à un premier rendez-vous amoureux. Nous aurions pu jouer de ça, rire de ces retrouvailles, trouver de la légèreté à la découverte de notre gêne réciproque. Au lieu de ça, tu n’a pas bougé et tu m’as souri durant un long moment, avant de me dire : »Viens ! je vais te montrer la Villa Blanche, là où ta mère et moi t’avons conçu, là où tout a commencé. »

Ce jour-là, j’ai pensé naïvement, comme toi, qu’on pourrait remettre les compteurs à zéro. Que je parviendrais enfin à appeler Marlène, maman, cessant de lui en vouloir de t’avoir quitté sans nouvelles. Ce jour-là, j’ai retrouvé le type qui posait sur toutes les photos de l’album de famille avec cet air nonchalant et que je devais appeler « papa ».

Papa, je me souviens de ce jour-là, tu étais torse nu, tu m’attendais, désarmé. Papa, tu te souviens de ce jour-là ? Je t’ai dit que je te trouvais beau.

Sophie Morel, 40 ans, fille de Max Morel et Marlène Chevalier


La véritable histoire de cette photo, par son auteur

« Cette photo a été prise il y a sept ans. J’étais en pause entre le midi et le soir alors que je travaillais comme pizzaiolo et cuisinier en Corse. Un ami, venu me rendre visite et qui était là en vacances, m’a pris en photo. On faisait des photos-souvenir avec des insulaires qui nous avaient fait visiter un ancien pénitencier abandonné. Le lieu présentait une vue tellement magnifique sur la mer, du côté de Porticcio et Ajaccio, que nous y sommes restés pour nous détendre et profiter du beau temps. La saison avait été très dure et j’appréciais particulièrement ce moment. »  Aurélien Chambon

3 Comments

  1. Tu as le don de faire vivre les gens toi. A garder car tu devrais en faire un livre, et des portraits et de cette nouvelle série qui s’annonce si riche si riche. Douceur, émotions, et quelle imagination superbe de ta part.

    Aimé par 1 personne

  2. Hanicka il faut que tu envoie toutes tes publications à un éditeur. Tu as un talent fou!.
    Hanicka tu nous permet de rêver et je t’en remercie. Je suis une grande fan. J’ADORE!. Oui, continue, continue de nous donner des moments de répit si agréables. Merci Hanicka, merci beaucoup.
    Et dès ce soir, j’attend oui j’attend avec impatience ta prochaine publication.

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