Ce jour-là, elle avait 20 ans.

Histoire librement inspirée par la photo de Yoann LA PLACA (France)

-Lac de Genève, 1er mars 2008, Martine-

Ce jour-là, c’est elle qui m’a entrainé loin de chez moi. Je déteste m’éloigner de ma maison. Mais ce jour-là, elle avait 20 ans et je ne pouvais pas lui dire non. Je lui ai demandé où nous allions, mais pour toute réponse elle a posé son index froid sur ma bouche. Une surprise, je n’aime pas les surprises, mais ce jour-là elle avait vingt ans et mon cœur m’a commandé d’obéir. Je suis monté dans sa voiture sans rien dire. J’ai collé mes deux poings entre mes cuisses, pour ne pas les laisser raconter leur panique. Nous avons roulé deux heures et trente-six minutes. Je me souviens avoir mémorisé chaque détail du paysage, pour ne pas perdre sa route ; ça ne m’a pas dérangé, dans la mesure où je devais aussi m’en souvenir, pour ne pas me perdre.

Ce jour-là dans la voiture,  je n’ai pas eu le devoir de conversation. Je m’en souviens parce qu’elle ne disait rien non plus. Elle regardait droit devant et ça me rassurait ; c’était une fille prudente et ça me plaisait parce qu’elle roulait à une allure raisonnable, bien au centre, entre ligne blanche et bord de route. Elle avait bien essayé de mettre la radio, mais elle ne fonctionnait pas ; c’était mieux ce silence, beaucoup mieux pour nous deux et pour la route, déjà bien trop bavarde à mon goût. J’aurais aimé pouvoir la regarder, mais je ne pouvais pas. Je savais que ça n’avait pas d’importance, car elle non plus ne me regardait pas. Je n’avais pas non plus le devoir de la regarder et c’était bien. Il y avait moi à côté d’elle, la route en marche avant et dans le sens du retour,  ma bouche fermée et mes deux poings entre mes cuisses pour qu’ils se taisent : à ce moment-là, je me souviens très bien avoir pensé qu’il y avait pire comme situation.

Elle s’est garée face à un lac. Beaucoup d’eau, de ciel. Elle s’est assise au bord de ce vide profond et je suis resté debout derrière elle, en équilibre sur ma ligne d’horizon. Elle a sorti son portable pour prendre une photo et sans me regarder, ni me parler, elle semblait heureuse. Moi j’étais là, dans son dos, à la regarder avoir vingt ans. J’ai senti mes poings se délier au fond de mes poches pour se faire la malle au grand air. J’ai pris mon portable pour la photographier, elle et son bonheur dans ce grand vertige bleu. Et puis je lui ai demandé si on pouvait rentrer. Elle m’a sourit et m’a dit : »oui, on peut y aller si tu veux! »…

Ce jour-là, elle avait vingt ans et il y avait pire comme situation !

Alix, 34 ans, agoraphobe et amoureux


La véritable histoire de cette photo, par son auteur 

 « Cette photo date de septembre 2016. Avec mademoiselle, nous étions en Croatie. Nous devions aller visiter un parc en montagne, mais les conditions météorologiques étaient tellement mauvaises, que nous avons rebroussé chemin. Nous sommes parti un peu sans trop savoir où nous allions finir. Finalement nous avons arrêté la voiture dans cette petite ville de Zadar ; une des dernières villes libérées à l’époque de la guerre. J’ai pris cette photo spontanément avec mon téléphone, juste parce que je trouvais le lieu et la vue adéquats à notre vie ; belle et avec un joli horizon au loin. »  Yoann La Placa

9 Comments

  1. Une bien Jolie histoire!. Il n’y a pas de doute Hanicka, tu as un dont pour l’écriture. Cette histoire aurait pu être banale, mais tu la tendu belle. Tu nous a ouvert les porte d’un rêve et quel merveilleux voyage j’ai fais grace à Toi…..merci de nous peindre la vie tellement plus belle.
    Et oui, elle avait vingt ans!

    Aimé par 1 personne

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